Transmission d’entreprise : que se joue-t-il au-delà du simple passage de relais ?

Transmission d’entreprise : que se joue-t-il au-delà du simple passage de relais ?

points clés.

  • La transmission d’une entreprise doit être anticipée afin d’être vécue sereinement par le dirigeant sortant. Cette transition réussie est également essentielle pour permettre à la nouvelle génération de prendre pleinement les rênes de l’entreprise.
  • La nouvelle génération élargit ses considérations sur l’entreprise et ne considère plus seulement la notion de performance. L’impact social et environnemental devient, par exemple, un critère de jugement. Il participe à la quête de sens générationnelle évoquée dans la discussion.
  • Transmettre son entreprise, c’est aussi offrir une certaine liberté de choix à ses proches : ont-ils l’envie et les compétences de reprendre le flambeau ? Ont-ils l’inventivité et la force de transformer l’activité ? Une troisième voie doit toujours coexister avec les deux premières : la possibilité de se dédier à un autre projet.

Article publié dans « Voix d’entrepreneurs » en partenariat avec le Figaro le 24 septembre 2026

Dans cette troisième et dernière partie de l’épisode du podcast Lombard Odier consacré à l’entreprise familiale et à sa transmission, Mathieu Flamini, cofondateur et directeur général de GFBiochemicals, Caroline Poissonnier, codirectrice générale du Groupe Baudelet, et Edouard de Saint Pierre, Directeur général de Lombard Odier France, s’interrogent sur ce que signifie réellement transmettre une entreprise avec une vision de long terme. La question dépasse celle de la « simple » transmission de patrimoine économique. Pour la génération qui reprend, il est plutôt question de quête de sens, d’impact environnemental et de liberté de choisir sa propre direction.

Retrouvez les échanges des intervenants sur la transmission, la nouvelle génération et l’avenir de l’entreprise familiale :

Pour ce dernier volet, les trois invités élargissent la réflexion entamée lors des premiers épisodes : que transmet-on réellement, au-delà de ce qui fait l’entreprise (ses chiffres, son identité, ses salariés, ses produits…) ? La réponse semble appartenir à un registre émotionnel. Le capital serait la partie émergée de l’iceberg entrepreneurial, dont le fond cacherait plutôt une histoire singulière, le poids des responsabilités et des attentes, projetées par la génération sortante sur les repreneurs.

Reprendre l’entreprise familiale serait-il alors une gageure ? Pas nécessairement. Edouard, Caroline et Mathieu partagent une même conviction : la durabilité, lorsqu’elle est pensée suffisamment tôt, peut devenir une ligne directrice plutôt qu’une contrainte. Elle est un guide, capable d’aiguiller les transformations de l’entreprise autant que de stimuler ceux qui en reprendront un jour les rênes. Reste néanmoins un équilibre à trouver et retrouver sans cesse : préserver (ce qui a été bâti) sans enfermer (dans un modèle figé, transmis d’un côté puis hérité de l’autre).

La transition environnementale relève ainsi moins d’un ajustement tardif que d’une vision réfléchie

Au-delà de la performance

Mathieu Flamini dirige GFBiochemicals, une entreprise de chimie verte qui vise à remplacer certains dérivés du pétrole dans de nombreux produits du quotidien, en innovant à partir de plantes et déchets végétaux. Son ambition, résume-t-il, est précisément « d’apporter des solutions au changement climatique ».

Lorsqu’il se lance dans cette aventure il y a une dizaine d’années, les enjeux environnementaux n’occupent pas encore la place centrale qu’ils ont aujourd’hui dans les discours et stratégies d’entreprise. L’ancien international français revendique avoir perçu très tôt l’émergence de ces nouveaux impératifs : protéger les ressources et produire différemment. « Comme dans le football, un entrepreneur doit savoir se projeter. Il faut réfléchir avant d’avoir le ballon au bout du pied », affirme-t-il, poursuivant la métaphore sportive qui lui est chère avant de résumer : « savoir dans quelle direction la société se dirige est essentiel ». Pour Mathieu Flamini, la transition environnementale relève ainsi moins d’un ajustement tardif que d’une vision réfléchie, devenue depuis lors un avantage stratégique.

Chez Caroline Poissonnier, l’engagement environnemental ne relève pas davantage d’un virage récent : il est inscrit de longue date dans l’histoire du Groupe Baudelet, fondé par son grand-père Jean. « On a fait du développement durable et de l’économie circulaire dès 1989, avec mon grand-père, qui utilisait déjà le biogaz issu des déchets », rappelle-t-elle. « Nous faisons aussi du transport fluvial, avons créé un fonds de dotation et globalement, nous sommes soucieux de l’empreinte que laisse notre entreprise dans le monde. C’est ça, l’engagement B Corp. ». Cette certification exigeante se veut transverse, puisqu’elle évalue aussi bien la performance sociale et environnementale des entreprises que leurs pratiques de gouvernance.

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Cette évolution des critères de réussite, Edouard de Saint Pierre l’observe également dans les préoccupations des familles qu’il accompagne. À rebours du procès parfois fait à la nouvelle génération, le directeur général de Lombard Odier France la considère « tout aussi ambitieuse que celles d’avant ». « Quand on analyse la performance, on parle bien sûr de performance économique et de KPI (ces indicateurs clés de performance) mais le mot s’élargit vers l’impact et la quête de sens. C’est devenu un passage obligé », souligne-t-il.

La pérennité de l’entreprise familiale se joue dans la capacité à créer, pour les futures générations, une raison de s’engager à leur tour

Ce déplacement de valeur change bien sûr la manière dont se préparent les transmissions. Il ne suffit plus d’hériter d’une entreprise solide : encore faut-il pouvoir se reconnaître dans les valeurs qu’elle défend et les ambitions qu’elle revendique. « La nouvelle génération qui arrive doit trouver un sens à l’entreprise qu’elle envisage de reprendre. Ce paramètre pilote les discussions qu’on peut avoir. », ajoute Edouard de Saint Pierre. La pérennité de l’entreprise familiale se joue donc aussi ici : dans la capacité à créer, pour les futures générations, une raison de s’engager à leur tour.

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Le message aux héritiers : « Kiffez votre vie ! »

Caroline Poissonnier refuse l’idée d’un héritage qui s’imposerait comme une évidence à la génération suivante. « Le sac à dos est trop lourd à porter pour leur faire sentir que c’est ça ou rien », estime-t-elle. À ses yeux, transmettre ne signifie donc pas assigner ses enfants à la continuité de l’entreprise familiale, mais leur donner les moyens de choisir leur propre voie, quitte à utiliser le capital reçu pour « créer ce qu’ils ont envie de créer ». Interrogée sur ce qu’elle souhaite léguer à ses enfants, elle répond sans détour : « Kiffez votre vie, faites ce qui vous fait vibrer ! ». Elle poursuit : « Ce que j’ai envie de donner à mes enfants, c’est le sourire. C’est l’envie de se lever le matin. »

Mathieu Flamini se réclame lui aussi de cette philosophie. « L’important, c’est de faire quelque chose qui plaît, de trouver un objectif, une vraie raison de vivre », insiste-t-il. Pour lui, la transmission reste un horizon lointain : « Pour le moment, je suis la première génération et je donne mon maximum pour constituer quelque chose de viable. ». En attendant, l’ancien footballeur adresse aux plus jeunes un message nourri par son propre parcours : être entrepreneur exige du travail, de la constance et une part de sacrifice. « Je n’étais pas le meilleur sur le terrain, mais grâce au travail et à l’acharnement, j’ai vécu du football pendant vingt ans. ».

Les entreprises qui réussiront sont celles qui resteront fidèles à leur ADN tout en sachant s’adapter aux grands bouleversements technologiques, environnementaux et démographiques, et attirer les talents

Transmettre, un enjeu de souveraineté

Pour conclure, Edouard de Saint Pierre élargit encore la focale. À ses yeux, la longévité d’une entreprise repose moins sur la seule fidélité au passé que sur sa capacité à conjuguer un socle solide avec une certaine agilité : « Les entreprises qui réussiront, familiales ou non, sont celles qui resteront fidèles à leurs valeurs, à leur ADN, tout en sachant s’adapter aux grands bouleversements technologiques, environnementaux et démographiques, et attirer les talents. »

L’enjeu dépasse largement le destin de chaque famille, car derrière ces transmissions se joue aussi une part de la vitalité économique française, et plus largement, de la souveraineté du pays. Les entreprises familiales représentent 71 % des entreprises en France, et la grande majorité de leurs dirigeants (69%) considèrent que l’identité familiale constitue un avantage concurrentiel1.

Cécile de Lisle, Directrice Exécutive du Centre entreprises familiales d’HEC Paris rationalise cette considération partagée. Dans le Baromètre EY de la transmission des entreprises familiales, paru en octobre 2025, elle souligne que le capitalisme familial « est capable d’investir dans des projets à horizon générationnel, de prendre des risques mesurés mais assumés, de transmettre des savoir-faire et des valeurs sur plusieurs générations. Sa frugalité et son ancrage dans le temps long lui permettent d’être moins volatile et de résister plus efficacement aux chocs. », allant même jusqu’à qualifier les structures familiales de « ciment du contrat social ».

Leur poids dans l’économie française est considérable : elles contribuent à 65 % du PIB et génèrent 69 % des emplois. La moitié d’entre elles devrait par ailleurs être transmise au cours des dix prochaines années2.

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Pour Edouard de Saint Pierre, cette réalité confère à leur pérennité une dimension stratégique : « C’est le tissu économique français, et le fait de les faire perdurer, c’est un enjeu de souveraineté nationale. » Transmettre une entreprise familiale ne consiste pas seulement à préserver un patrimoine privé : c’est aussi maintenir dans la durée des centres de décision, des savoir-faire et des emplois et ainsi préserver une part de l’indépendance économique du pays.

Pour aller plus loin, retrouvez l’intégralité du podcast « Voix d’Entrepreneurs » sur la chaîne YouTube du Figaro.

afficher les sources.
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1Source : EY Baromètre EY de la transmission des entreprises familiales, 8 octobre 2025
2Source : EY Baromètre EY de la transmission des entreprises familiales, 8 octobre 2025

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