La votation « Pas de Suisse à dix millions ! », un test de résilience pour le pays

Bill Papadakis - Stratège Macro Senior
Bill Papadakis
Stratège Macro Senior
Samy Chaar - Chef économiste et CIO Suisse
Samy Chaar
Chef économiste et CIO Suisse
La votation « Pas de Suisse à dix millions ! », un test de résilience pour le pays

points clés.

  • La Suisse votera le 14 juin dans un contexte macroéconomique solide, avec une croissance soutenue, un bas niveau d’inflation et des répercussions limitées à court terme des chocs géopolitiques
  • L'initiative propose de plafonner la population helvétique à 10 millions d'habitants. Son approbation engendrerait de notre point de vue une incertitude quant à la croissance de long terme, en remettant en cause l'ouverture du marché de l’emploi et les relations avec l'Union européenne
  • Les effets économiques directs dépendraient de sa mise en œuvre. Toutefois, sur la durée, les risques pour la croissance potentielle et la compétitivité seraient significatifs
  • Pour les investisseurs, les effets à court terme sur le marché boursier devraient s’avérer modérés. La valorisation des titres suisses exposés à l’économie nationale pourraient toutefois souffrir d'un risque politique accru, tandis que les fondamentaux du franc suisse resteront porteurs.

Le 14 juin, les citoyens suisses répondront à une question politique et économique cruciale : plafonner ou non la population du pays à 10 millions d'habitants. Le calendrier n’est pas anodin. L'économie suisse bénéficie d'une croissance relativement solide, d'une inflation stable et d'anticipations de politique monétaire bien ancrées. Son mix énergétique limite également l'impact des chocs géopolitiques qui affectent ses voisins européens. Nous analysons les enjeux pour l'économie et les actifs financiers du pays.

Vu cette résilience économique, le vote populaire porte davantage sur les fondements à long terme de la prospérité suisse que sur des difficultés économiques immédiates. L’initiative « Non à une Suisse de 10 millions d’habitants » vise à plafonner la population résidente permanente à moins de 10 millions d’habitants d’ici 2050. Pour être adoptée, elle requiert une « double majorité », c’est-à-dire une majorité absolue des voix au niveau national et une majorité des 26 cantons. Les récents sondages d’opinion indiquent un résultat très serré.

Cette initiative remet en question l’ouverture du marché de l’emploi suisse, moteur de la croissance économique du pays ces dernières décennies. Depuis 2022, la plupart des ressortissants des États membres de l’UE et de l’Association européenne de libre-échange (AELE) peuvent vivre et travailler en Suisse, à condition de disposer d’une source de revenus. Entre 2002 et 2024, selon l’Office fédéral de la statistique, la performance économique par habitant a progressé d’environ 24%, grâce à cette libre circulation des personnes. L’immigration a donc permis à la Suisse de pallier les pénuries de compétences et de soutenir la productivité au sein d’une petite économie ouverte, dépendante d’industries à forte valeur ajoutée.

Un mécanisme de déclenchement en deux étapes, sur un horizon long

L’initiative, lancée par l’Union démocratique du centre (UDC), parti de droite, prévoit une approche en deux étapes. Dès lors que la population grimpe à 9,5 millions d’habitants, contre 9,1 millions aujourd’hui, les restrictions concernant les demandeurs d’asile et le regroupement familial seraient renforcées. À 10 millions d’habitants, un seuil qui, selon l’Office fédéral de la statistique, pourrait être atteint vers 2040 au rythme actuel, le gouvernement devrait prendre des mesures pour réduire l’immigration, remettant en cause les accords internationaux de la Suisse.

Vu cette résilience économique, le vote populaire porte davantage sur les fondements à long terme de la prospérité suisse que sur des difficultés économiques immédiates

Ce temps long est déterminant pour évaluer les impacts économiques. Si l’initiative est acceptée, les mesures de déclenchement et leurs effets directs sur la croissance, sur les bénéfices des entreprises et sur les finances publiques ne se feront sentir que dans plusieurs années. Selon notre analyse, l’économie suisse ne devrait pas subir de choc immédiat, et le seuil préalable à une modification de la politique monétaire demeure élevé, sauf évolution significative des anticipations d’inflation.

Néanmoins, pour les investisseurs, l’incertitude est en soi un élément important. Les débats sur l'immigration dans les économies avancées mêlent questions économiques, géopolitiques et démographiques. S’agissant de la Suisse, les enjeux incluent également la politique commerciale. L'UE constitue de loin le principal partenaire commercial du pays. En 2024, elle a concentré environ 60 % de la valeur totale des échanges de marchandises, or excepté. Toute menace pesant sur la libre circulation des personnes compromettrait le cadre régissant l'accès mutuel aux marchés et comporterait des risques stratégiques. Ces dernières années, la Suisse a diversifié ses exportations en augmentant sa part des échanges avec les États-Unis et la Chine, qui représentaient respectivement quelque 13% et 7% de la valeur totale des importations et des exportations en 2024. Cela étant, les échanges avec les États-Unis sont soumis à des politiques tarifaires imprévisibles. Quant au commerce avec la Chine, même s’il est moins politisé que les relations UE-Chine, les négociations visant à renforcer l'accord de libre-échange Chine-Suisse de 2014 se poursuivent.

Risques de mise en œuvre et pragmatisme

La Suisse a démontré sa capacité à atténuer l'impact économique des votations les plus controversées grâce à une mise en œuvre pragmatique. Suite à l'approbation de justesse du vote de 2014 sur l'immigration de masse, le Conseil fédéral a adopté une législation préservant les aspects clés de la libre circulation afin de limiter les perturbations économiques.

Les mécanismes concrets de l'actuelle initiative de l’UDC pourraient toutefois compliquer la mise en œuvre de démarches similaires. Il s'agirait dans son application de minimiser les conflits avec les accords européens existants, négociés de longue date. Une autre possibilité serait de lancer une nouvelle initiative pour clarifier ou modifier le résultat, mais cela prendrait des années et nécessiterait un débat au niveau du Parlement, ainsi qu’un nouveau vote populaire. Pour compliquer encore la situation, une votation portant sur de nouveaux accords avec l'UE est probable en 2027 ou 2028. Si l'initiative des 10 millions est adoptée et que les nouveaux accords bilatéraux avec l'UE se voient également approuvés, ils se contrediraient.

Pour les investisseurs, l’incertitude est en soi un élément important

Mise en œuvre en grande partie telle quelle, l’initiative aurait des conséquences considérables. Elle menacerait les accords bilatéraux avec l'UE, nuisant à la fois à l'offre de main-d'œuvre et à l’accès futur de la Suisse au marché unique de l’UE.

Canaux de transmission économique : emploi, croissance et confiance

D'un point de vue macroéconomique, les principaux vecteurs de transmission sont la croissance de la population active et l'accès aux marchés. Un ralentissement de la croissance de la main-d'œuvre, un accès réduit aux talents étrangers, freineraient la croissance potentielle. L’impact serait particulièrement aigu dans les secteurs dépendant de compétences spécialisées étrangères, tels que la santé et l'industrie pharmaceutique. Tout rejet des accords de l'UE affecterait par ailleurs l'accès des entreprises suisses aux marchés d'exportation, amplifiant ainsi les répercussions sur la croissance économique.

À court terme, les marchés devraient adopter une attitude mesurée. Les effets économiques et sur les entreprises seraient différés. Des effets indirects, tels que le report de décisions d'investissement, sont possibles, mais peu susceptibles de compromettre la croissance à court terme.

À plus long terme, cependant, l'incertitude peut peser sur les valorisations boursières, même en l'absence d'impact immédiat sur les bénéfices. Selon les titres, l’exposition serait inégale. Les multinationales présentes à l'échelle mondiale et disposant de chaînes d'approvisionnement flexibles ont la capacité d'adapter leurs opérations. En revanche, les petites et moyennes entreprises dépendent plus de l'économie nationale et disposent donc d’une moindre latitude pour délocaliser leurs activités. Une érosion progressive de la confiance dans la visibilité de leurs résultats et une prime de risque des actions plus élevée pourraient ainsi peser sur la valeur des entreprises au fil du temps.

Sur le marché immobilier suisse, les taux de vacance restent exceptionnellement bas, à 1% sur le plan national et moins encore dans des centres névralgiques comme Genève et Zurich. Cela devrait limiter l'impact immédiat d'une éventuelle acceptation de l’initiative sur le secteur. A plus long terme, notre approche est toutefois plus prudente. Les taux de vacance pourraient augmenter et une baisse des investissements immobiliers directs affaiblirait la liquidité du marché, exerçant une pression potentielle sur les valorisations immobilières.

Concernant le franc suisse, ses caractéristiques de valeur refuge sont soutenues par un excédent important de la balance courante, des finances publiques robustes et une crédibilité institutionnelle solide. En tant que monnaie forte et structurellement peu rémunératrice, le franc suisse devrait continuer d'offrir une protection en période d'incertitude et contribuer à maintenir bien ancrées les anticipations d'inflation.

En tant que monnaie forte et structurellement peu rémunératrice, le franc suisse devrait continuer d'offrir une protection en période d'incertitude

La Banque nationale suisse (BNS) a clairement indiqué que le seuil pour modifier son taux directeur est élevé ; nous anticipons donc le maintien de son taux directeur de 0%. Un retour aux taux négatifs appliqués entre 2015 et 2022 ne constituerait qu'un dernier recours, en cas de fortes craintes déflationnistes. Nous tablons sur une remontée de l'inflation en Suisse, de 0,2% en 2025 à 0,7% cette année, et un léger ralentissement de la croissance économique, de 1,3% l'an dernier à 1,0% en 2026.

Résilience dans un monde fragmenté

L'intensification de la concurrence stratégique constitue une caractéristique marquante du contexte mondial. La sécurité économique est donc un impératif politique, car le commerce, l'approvisionnement énergétique et les enjeux de défense redessinent les relations internationales. De nombreux pays européens n’ont pris que progressivement la mesure de ces défis. Pour la petite économie ouverte qu’est la Suisse, le maintien d'une performance et d'une résilience élevées repose sur l'ouverture, la poursuite des investissements et des approches pragmatiques.

La réussite économique de la Suisse a longtemps reposé sur l'intégration. Le vote du 14 juin mettra à l'épreuve la capacité du pays à concilier les impératifs nationaux et les exigences en matière de compétitivité dans un ordre mondial en pleine fragmentation. Les effets économiques sont certes encore lointains, mais les choix stratégiques sont immédiats.

CIO Office Viewpoint

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