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Le mois dernier, alors que les rayons se vidaient dans les grandes enseignes britanniques, le professeur Paul Behrens, de l’Université d’Oxford, a appelé le gouvernement à agir face à la « crise » de la sécurité alimentaire traversée selon lui par le Royaume-Uni. Ce dernier a averti que des épisodes météorologiques extrêmes continueront à faire flamber les prix des denrées alimentaires.
Cette alerte intervient un mois après la publication de la quatrième Évaluation des risques liés au changement climatique au Royaume-Uni, qui juge « critiques » les risques pesant sur l’agriculture et les systèmes alimentaires.
Cet avertissement sans équivoque a déjà des répercussions sur notre économie : les multiples chocs environnementaux et climatiques font fluctuer les prix des denrées alimentaires, compromettent la sécurité d’approvisionnement et réduisent les marges tout au long de la chaîne de valeur alimentaire.
Il est temps de transformer notre système agroalimentaire pour qu’il contribue à résoudre les crises climatique et écologique, au lieu de les aggraver
Il est temps de transformer notre système agroalimentaire pour qu’il contribue à résoudre les crises climatique et écologique au lieu de les aggraver, tout en favorisant une alimentation plus saine et plus résiliente.
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L’agriculture régénératrice, thème central du Groundswell Festival qui s’est déroulé la semaine dernière, comme chaque année, au Royaume-Uni, nous offre une occasion unique de repenser nos systèmes alimentaires en redonnant la priorité à la nature, à la santé de la planète et à celle des êtres humains.
Du récit sur la durabilité à la réalité financière
L’été dernier, un rapport de la Banque européenne d’investissement et du Groupe Howden Insurance estimait que les effets du changement climatique, tels que les sécheresses et les inondations, coûtaient déjà au secteur agricole européen environ EUR 28 milliards par an – et que ce chiffre pourrait presque doubler au cours des deux ou trois prochaines décennies si aucune mesure n’était prise.
Parallèlement, une nouvelle étude scientifique a identifié plus de quinze chaînes d’approvisionnement alimentaires mondiales qui ont fortement souffert de perturbations dues à des phénomènes météorologiques extrêmes liés au changement climatique au cours des quatre dernières années.
Les discours et les priorités des grandes entreprises agroalimentaires évoluent donc rapidement : la dégradation de la nature et le changement climatique ne sont plus considérés comme de simples enjeux de durabilité, mais comme des risques économiques majeurs.
Ce sont de plus en plus les directeurs financiers qui prennent les rênes. En effet, les risques liés aux écosystèmes constituent désormais des risques financiers significatifs, qui se traduisent par une volatilité des prix, une baisse de la qualité, des perturbations des flux de production et un affaiblissement de la résilience de la chaîne d’approvisionnement.
Les externalités environnementales négatives générées par les systèmes alimentaires conventionnels provoquent aujourd’hui l’effondrement de ces systèmes
Les externalités environnementales négatives générées par les systèmes alimentaires conventionnels, qui représentent environ 30% des émissions anthropiques totales de gaz à effet de serre et sont liées à 80 à 90% de la perte mondiale de biodiversité, provoquent aujourd’hui l’effondrement de ces systèmes.
La pression s’intensifie sous l’effet des chocs géopolitiques qui font grimper le coût des engrais synthétiques. L’agriculture conventionnelle, qui dépend d’intrants d’origine fossile et accélère le changement climatique de même que la dégradation de la nature, a atteint ses limites.
Une approche régénératrice, consistant à « gérer ce qui ne peut être évité pour éviter ce qui ne peut être géré », n’a rien d’un nouveau paradigme : elle existe depuis des siècles dans l’agriculture et au sein des communautés autochtones du monde entier.
La différence réside dans le fait qu’aujourd’hui, la science et la technologie nous permettent de comprendre les principes écologiques qui la sous-tendent et d’évaluer les résultats environnementaux et économiques qu’elle génère. Il est temps que cette approche se généralise et soit adoptée à grande échelle.
L’agriculture régénératrice est une approche holistique conçue pour régénérer et restaurer la santé, la résilience et la productivité à long terme des sols, ainsi que des systèmes socio-écologiques plus larges qu’ils soutiennent.
L’agriculture régénératrice est une approche holistique conçue pour régénérer et restaurer la santé, la résilience et la productivité à long terme des sols, ainsi que des systèmes socio-écologiques plus larges qu’ils soutiennent
Elle y parvient en réduisant le recours aux intrants chimiques de synthèse et en minimisant les interventions physiques (telles que le labour), tout en privilégiant les pratiques qui améliorent la santé des sols, accroissent la biodiversité et renforcent les puits de carbone naturels, en intégrant par exemple des arbres, des haies et du bétail dans les exploitations, en optimisant les rotations culturales et les cultures intercalaires, et en utilisant du compost, du biochar et d’autres intrants organiques.
Il en résulte un modèle agricole plus à même de résister aux phénomènes météorologiques extrêmes et aux chocs climatiques, ce qui améliore la résilience non seulement au niveau des exploitations agricoles, mais aussi à l’échelle des écosystèmes et de l’ensemble de la chaîne de valeur alimentaire. S’il n’existe pas de définition universellement acceptée de l’agriculture régénératrice, un point fait consensus : il ne s’agit pas d’un modèle unique et universel.
Il s’agit plutôt d’une approche conduite par les agriculteurs et adaptée à chaque contexte, en fonction des sols, des écosystèmes et microclimats locaux, des cultures pratiquées, ainsi que des réalités socio-économiques et culturelles propres à chaque territoire.
L’agriculture régénératrice est un processus qui nécessite un apprentissage continu, une collecte de données et un effort d’innovation au sein même de l’exploitation. Et c’est précisément parce qu’elle laisse davantage de place aux résultats qu’aux prescriptions que l’agriculture régénératrice séduit de nombreux agriculteurs.
Les données disponibles montrent de plus en plus clairement que l’agriculture régénératrice peut améliorer les performances économiques des exploitations agricoles à moyen et à long terme. Une analyse des exploitations agricoles allemandes, calculée à l’hectare, montre qu’une fois les pratiques régénératrices pleinement mises en œuvre (ce qui prend généralement entre six et dix ans), les bénéfices tirés des cultures céréalières et oléagineuses peuvent augmenter jusqu’à 60%. Ce chiffre est désormais sous-estimé, car l’étude a été réalisée avant les crises géopolitiques actuelles, qui ont entraîné une forte hausse des prix des engrais de synthèse.
Ces gains sont principalement dus à la baisse des coûts des intrants, à l’amélioration de la résilience des sols, qui réduit les pertes de rendement, et à une plus grande stabilité de la production au fil du temps. Cela renforce l’idée que l’agriculture régénératrice ne constitue pas seulement une nécessité sur le plan environnemental, mais représente également un modèle économiquement viable et attractif pour les agriculteurs comme pour l’ensemble du système alimentaire.
Malgré leur fort potentiel, les approches régénératrices n’ont pas encore pleinement dépassé le stade des premières adoptions et des projets pilotes pour devenir des modèles reproductibles à grande échelle et dont la viabilité économique est solidement établie
Malgré leur fort potentiel, les approches régénératrices n’ont pas encore pleinement dépassé le stade des premières adoptions et des projets pilotes pour devenir des modèles reproductibles à grande échelle et économiquement viables. Il est donc essentiel d’accélérer l’acquisition de connaissances, de concentrer les investissements sur les domaines prioritaires et de créer les conditions propices au déploiement à grande échelle de modèles dont la viabilité économique est établie.
La Circular Bioeconomy Alliance (CBA) a récemment réuni au château de Windsor des acteurs impliqués dans le soutien, le développement, le financement et la gestion du système agroalimentaire. De ces échanges se dégagent cinq actions prioritaires :
1. Sécuriser des débouchés par des engagements d’achat à long terme. La mesure la plus déterminante qu’un acheteur puisse prendre est de s’engager en faveur de l’agriculture régénératrice. Les contrats d’approvisionnement à long terme envoient un signal clair aux agriculteurs et aux investisseurs : la demande est réelle, durable et évolue dans une seule et même direction. Sans ces contrats, les agriculteurs ne peuvent pas planifier leur activité et les investisseurs ne les suivront pas.
2. Investir dans les connaissances et l’apprentissage entre pairs. Les agriculteurs sont plus enclins à s’engager dans la transition lorsqu’ils constatent que celle-ci porte ses fruits ailleurs. Investir dans des conseils agronomiques indépendants et dans des réseaux d’apprentissage entre pairs est l’un des mécanismes les plus rentables qui soient. Une autre approche prometteuse consiste à élaborer conjointement des projets pilotes dans les chaînes de valeur où les besoins de transition sont les plus importants et les défis les plus complexes. Les « Living Labs » (laboratoires vivants) de la CBA apportent des données rigoureuses et permettent de renforcer les capacités sur le terrain.
3. Réévaluer le coût du risque. Notre système financier continue à considérer l’agriculture régénératrice comme une activité à haut risque. Les données commencent pourtant à démontrer le contraire. Les prêteurs, les assureurs et les investisseurs doivent revoir leurs cadres d’analyse afin de refléter le véritable profil de risque de la transition et considérer la gestion régénératrice des terres comme ce qu’elle représente véritablement : une infrastructure économique de long terme.
4. Changer le récit. Trop peu de gens savent que cela fonctionne. Les données probantes s’accumulent, mais il manque un récit capable de les porter. Pour les agriculteurs, c’est une histoire de résilience. Pour les consommateurs, il est question d’aliments plus sains provenant de terres plus saines. Le secteur privé dispose d’atouts considérables : des budgets de communication, une présence tout au long des chaînes de valeur et des relations directes avec les consommateurs. Ces leviers existent déjà ; il convient désormais de les mettre au service de ce récit.
5. Renforcer les méthodes et référentiels communs en faveur d’une transition fondée sur la science. Le déploiement à grande échelle de l’agriculture régénératrice nécessite des outils communs, fondés sur des bases scientifiques, pour mesurer et vérifier les résultats, de manière à permettre la comparaison, la compréhension et la reproductibilité des approches entre différents contextes. Des données probantes rigoureuses et indépendantes constituent le socle de l’adhésion des agriculteurs, de l’engagement des investisseurs et de la confiance des consommateurs. Un travail considérable a déjà été entrepris dans l’ensemble du secteur. La priorité est désormais de s’appuyer sur les initiatives existantes, en laissant aux agriculteurs le contrôle de leurs propres données.
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