La bioéconomie circulaire face au risque croissant d’incendies de forêt

La bioéconomie circulaire face au risque croissant d’incendies de forêt

points clés.

  • Les incendies de forêt, les sécheresses et les inondations ne sont pas des phénomènes isolés, mais les symptômes d’un modèle économique qui a franchi les limites de résilience de la planète
  • La dépendance à l’égard des ressources fossiles a altéré le climat comme les paysages ruraux, fragilisant leur biodiversité et réduisant leur capacité à résister aux phénomènes extrêmes
  • La prévention et l’extinction des incendies sont nécessaires, mais elles ne suffisent pas : pour s’attaquer à leurs causes profondes, il faut également transformer le modèle économique qui a façonné le territoire
  • Une bioéconomie circulaire peut contribuer à réconcilier économie et écologie, en plaçant la nature au cœur de la création de valeur
  • Attirer les investissements, l’emploi et l’innovation dans les zones rurales est essentiel pour renforcer leur résilience, générer des revenus et réduire les risques environnementaux à long terme.

Article publié dans El Periódico le 30 juillet 2026.

Nous avons besoin d’une bioéconomie circulaire capable de stimuler les investissements, l’emploi et l’innovation en milieu rural afin que celui-ci puisse exploiter pleinement son potentiel et générer bien-être et prospérité.

Alors que New York, capitale financière mondiale, voit son ciel se teinter de gris sous les fumées des incendies qui ravagent les forêts canadiennes, plus de 153’000 hectares ont déjà brûlé en Espagne, soit six fois plus qu’à la même période l’an dernier. Une année qui s’était soldée par le pire bilan enregistré en trois décennies, en Espagne comme dans l’ensemble de l’Europe.

La métaphore est saisissante : dans le ciel du centre financier du monde se reflète, comme dans un miroir, la véritable couleur de l’argent. Dans un monde où l’économie a franchi les limites de résilience de la planète, les externalités négatives de notre économie (changement climatique, perte de biodiversité, dégradation de l’environnement) s’embrasent avec une intensité croissante, leur fumée se rependant là où elle ne peut plus être ignorée. Il est de plus en plus difficile de se voiler la face. Les externalités économiques engendrent des risques environnementaux (sécheresse, inondations, feux de forêt, vagues de chaleur) qui, à leur tour, nous reviennent comme un boomerang sous la forme de pertes économiques de plus en plus importantes. L’économie se consume elle-même à un feu toujours plus vif… Comme je l’ai mentionné lors du Forum économique et social de la Méditerranée, au cours des cinq dernières années, les pertes mondiales des assureurs imputables au changement climatique ont doublé par rapport à la décennie précédente. En Europe, les pertes économiques dues à des événements extrêmes tels que les inondations, les incendies ou les sécheresses ont augmenté à un rythme de EUR 10 milliards tous les douze ans au cours des cinq dernières décennies.

Les externalités économiques engendrent des risques environnementaux qui, à leur tour, nous reviennent comme un boomerang sous la forme de pertes économiques de plus en plus importantes

Ces événements extrêmes et leur impact économique sont les symptômes, comme la fièvre pour certaines maladies, d’un système économique qui subit une défaillance multiorganique. Cette défaillance est le résultat de plus d’un siècle de dépendance à l’égard des ressources fossiles. Les ressources fossiles s’extraient, elles ne se régénèrent pas, et notre économie a étendu cette relation extractive à tout ce qui l’entoure, y compris à l’infrastructure fondamentale qui régule notre planète et, par conséquent, notre économie elle-même : la nature. Ces réserves non renouvelables n’ont pas seulement été notre source d’énergie, elles ont également gagné tous les secteurs de l’économie : l’agriculture (avec les engrais et les pesticides, notamment), la mode (polyester), l’industrie chimique et pharmaceutique ainsi que le bâtiment (acier et béton).

En savoir plus : Transformer notre économie en fonction de la nature | Lombard Odier

Leur utilisation, s’agissant d’une ressource qui ne se régénère pas, a non seulement altéré le climat de la planète, mais a également découplé notre économie de l’écologie de la planète. Economie et écologie sont deux mots qui proviennent du même terme grec oikos, qui signifie foyer commun, espace de vie partagé. L’écologie (du grec logos) implique de « comprendre » notre foyer commun. L’économie (du grec nomos) consiste à gérer notre foyer commun. Nous ne pouvons pas gérer ce que nous ne comprenons pas. L’ère des énergies fossiles nous a déconnectés du réseau biologique qui donne sens à notre planète : la nature.

Nous ne pouvons pas modifier le territoire à grande échelle sans modifier le modèle économique qui l’a créé

Pour en revenir au problème des incendies de forêt. Evidemment, puisqu’ils sont le symptôme d’une économie « malade », la solution n’est pas d’investir dans les moyens de lutte contre les incendies (ce qui ne sert qu’à traiter les symptômes et non les causes). Mais la solution ne réside pas non plus uniquement dans les mesures de prévention. Le problème est plus profond, car nous ne pouvons pas modifier le territoire à grande échelle sans modifier le modèle économique qui l’a créé. Il est important de rappeler que le système économique fondé sur les ressources fossiles a entraîné deux grandes transformations structurelles qui nous ont conduits à la situation extrême que nous connaissons aujourd’hui :

Modification de la composition physique de l’atmosphère : il faut savoir que, pour chaque degré Celsius de réchauffement climatique, l’atmosphère contient 7% d’eau en plus (ce phénomène s’explique par les lois de la thermodynamique). Cela signifie que, pendant les saisons sèches, l’atmosphère absorbe davantage d’eau de nos sols et de nos espaces naturels, aggravant ainsi la fréquence et l’intensité des sécheresses et des feux de forêt. En revanche, pendant la saison des pluies, l’atmosphère restitue davantage d’eau sous forme de pluies torrentielles. Les sécheresses, les incendies et les inondations sont, paradoxalement, les différentes facettes d’un même problème.

Evolution socio-écologique de nos paysages ruraux et urbains : l’économie fossile a également entraîné une simplification et une dégradation croissantes des paysages, qui résistent donc moins bien au changement climatique (à une époque où les événements extrêmes jouent un rôle déterminant). Une simplification accrue car, dans de nombreuses régions du monde, nous avons remplacé les écosystèmes naturels à forte biodiversité (biodiversité = résilience) par de vastes monocultures qui dépendent largement d’intrants synthétiques (engrais et pesticides) qui dégradent les sols et appauvrissent la biodiversité, garants de la résilience de nos paysages (les sols sains stockent beaucoup plus d’eau, permettant de mieux faire face aux sécheresses et aux inondations). D’autre part, dans d’autres régions du monde, comme c’est le cas dans de nombreuses régions d’Europe, cette simplification s’est accompagnée d’un abandon du monde rural et d’une concentration sans précédent dans les zones urbaines, ce qui a entraîné le déclin de l’économie rurale et une perte généralisée des liens qui nous relient à la nature et à ses cycles biologiques et écologiques. Les paysages en mosaïque où coexistaient forêts, pâturages, élevage et champs agricoles sont devenus des espaces où la biomasse forme de vastes ensembles continus, dépourvus de toute forme de gestion. Cette simplification entre l’urbain et le rural a donné naissance à des « interfaces » urbaines-rurales plus complexes à gérer (p. ex. les lotissements) dans un contexte d’urgence climatique.

En savoir plus : Investir dans les changements systémiques I Lombard Odier

Arrivés à ce point d’inflexion, nous devons garder à l’esprit les paroles d’Albert Einstein : « Nous ne pouvons pas résoudre nos problèmes actuels avec la même façon de penser que celle que nous avions lorsque nous les avons créés. » Et c’est précisément ce dont nous avons besoin aujourd’hui : un nouveau cadre de pensée, qui serve de base à un nouveau paradigme économique.

Une économie adaptée aux équilibres écologiques de la planète, une bioéconomie : « bio » signifie vie, une économie dans laquelle la vie, et non les ressources fossiles, serait le moteur et la raison d’être de notre activité économique

Un paradigme où la prospérité économique se développe dans le respect des limites écologiques de notre planète. Une économie adaptée aux équilibres écologiques de la planète, une bioéconomie : « bio » signifie vie, une économie dans laquelle la vie, et non les ressources fossiles, serait le moteur et la raison d’être de notre activité économique.

Une bioéconomie circulaire qui attire les investissements, l’emploi et l’innovation dans le monde rural afin qu’il puisse exploiter pleinement son potentiel pour générer bien-être et prospérité, tout en s’attaquant aux causes structurelles (changement climatique et dégradation des systèmes socio-écologiques dans les zones rurales) à l’origine des incendies et d’autres risques environnementaux. Ce changement de paradigme nécessite de dépasser les grandes dichotomies qui ont caractérisé l’ère industrielle : écologie et économie, monde rural et urbain, progrès et nature.

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