L’Europe se dirige vers des hausses de taux, ralentissant sa croissance

L’Europe se dirige vers des hausses de taux, ralentissant sa croissance

points clés.

  • Alors que l’économie européenne se portait plutôt bien avant le conflit au Moyen-Orient, le choc énergétique entraînera une inflation plus élevée, un ralentissement de la croissance et une politique monétaire plus restrictive
  • La Banque centrale européenne redoute d’intervenir trop tard et de voir les pressions inflationnistes se diffuser au-delà du secteur de l’énergie. Nous prévoyons donc qu'elle relèvera ses taux d’intérêt à deux reprises cette année
  • Une telle décision pourrait constituer une erreur de politique monétaire qui, de notre point de vue, serait ensuite corrigée en 2027 par une baisse des taux, à contre-courant des attentes du marché
  • Sur les marchés développés, nous préférons les actions japonaises aux valeurs européennes. Nous maintenons notre sous-pondération des obligations souveraines mondiales et notre cible à 12 mois de 1,18 pour la paire EUR/USD.

L’économie européenne aborde le choc énergétique actuel en meilleure posture qu’en 2022. Cependant, les séquelles énergétiques de l’invasion russe de l’Ukraine étant encore vives, nous anticipons une réponse inadaptée en matière de politique monétaire. Nous en analysons les conséquences pour l’économie et les différentes classes d’actifs.

Avant le conflit au Moyen-Orient, l’économie européenne affichait une résilience discrète. En 2025, la croissance du PIB réel dans la zone euro a atteint 1,5%, un rythme supérieur aux attentes qui a réduit l’écart vis-à-vis de l’économie américaine – en progression de 2,1% – par rapport au différentiel nettement plus marqué de 2023-2024. Cette solide performance économique européenne a été obtenue malgré l’impact négatif de la hausse des droits de douane américains. L’économie allemande a certes stagné, mais l’activité en Europe du Sud et de l’Est a rebondi.

La Banque centrale européenne (BCE) était parvenue à ramener durablement l'inflation à sa cible de 2%, après un pic à 10,6% fin 2022. De plus, au cours de ce cycle, la BCE n’a pas été excessive dans l’ajustement de sa politique monétaire, contrairement à 2014, lorsqu’elle avait été contrainte de ramener ses taux d'intérêt en territoire négatif et de les y maintenir pendant huit ans. La trajectoire semblait par ailleurs encourageante : sans les frappes contre l'Iran, la BCE aurait très probablement revu à la hausse ses prévisions de croissance et à la baisse ses prévisions d'inflation lors de sa réunion de politique monétaire de mars 2026.

Avant le conflit au Moyen-Orient, l’économie européenne affichait une résilience discrète

Les événements au Moyen-Orient l'ont contrainte à faire le contraire. La hausse des prix de l'énergie menace désormais les perspectives économiques de l'Europe. Même dans notre scénario de base d'un conflit de courte durée, nous tablons toujours sur un prix du pétrole moyen de USD 90 le baril au cours des six prochains mois, pénalisant fortement le continent en tant qu’importateur net d'énergie. En Europe, le prix du gaz naturel – une source d'énergie essentielle pour le chauffage sur le continent – dépasse toujours d’environ 40% son niveau d'avant crise. Les dommages aux principales infrastructures énergétiques du Moyen-Orient, qui approvisionnent les pays européens, pourrait prendre des années à être réparés.

Souvenirs persistants de 2022

Le plus souvent, les banques centrales peuvent faire abstraction de l'impact d'un choc énergétique temporaire. Si les prix de l'énergie se stabilisent ou baissent conformément aux prix à terme – à savoir des contrats portant sur une livraison à une échéance future – l'inflation se normalisera automatiquement sans impact durable. Tout resserrement monétaire, lorsqu’il commence à prendre effet, ne ferait qu’accentuer l’impact négatif des prix de l’énergie sur la croissance. La BCE, en raison de son mandat strict de ciblage de l'inflation, pourrait cependant se sentir obligée de réagir face à un tel choc, à la différence de la Réserve fédérale (Fed) qui doit également calibrer sa politique monétaire afin de maximiser l'emploi.

Dans un discours prononcé le mois dernier, la présidente de la BCE, Christine Lagarde, a aussi souligné que le souvenir de la forte inflation de 2022 reste vif dans les esprits européens, laissant présager que les entreprises pourraient répercuter plus rapidement les coûts et les travailleurs revendiquer des salaires plus élevés. De tels effets dits « de second ordre » risqueraient d’avoir une incidence plus durable sur les prix.

Pour ces raisons, nous prévoyons désormais que la BCE relèvera ses taux directeurs à deux reprises en 2026, à partir de juin, afin de prévenir ces effets de second ordre lié à la hausse des prix de l’énergie. De notre point de vue, une telle décision pourrait constituer une erreur de politique monétaire à même de fragiliser davantage l'économie européenne. Contrairement à 2022, les signes de pressions inflationnistes internes sont rares aujourd’hui. Le marché de l’emploi est à l’équilibre, les salaires n’accélèrent pas, les ménages ne dépensent pas de généreuses aides budgétaires comme ils l'ont fait au lendemain de la pandémie. On ne constate pas non plus de forte demande latente dans l’économie. Les anticipations d’inflation restent par ailleurs contenues.

Nous prévoyons désormais que la BCE relèvera ses taux directeurs à deux reprises en 2026, à partir de juin, afin de prévenir ces effets de second ordre lié à la hausse des prix de l’énergie

Le taux directeur actuel de la BCE de 2% semble aussi globalement « neutre », c’est-à-dire un niveau qui ne stimule ni ne freine la croissance. Partant, nous pensons que les deux hausses de 25 points de base que nous prévoyons cette année devront ensuite être retirées, car l’économie de la zone euro abordera l’année 2027 sur fond de baisse des pressions inflationnistes et d’augmentation des risques pesant sur la croissance. Ceci est contraire aux attentes du marché, qui table toujours sur un maintien des taux de la BCE à 2,50% durant l'année 2027.

Une économie mieux protégée

Lors du choc énergétique de 2022, la BCE a tardé à relever ses taux et se montre désormais soucieuse de ne pas reproduire cette erreur. L’économie européenne est pourtant bien mieux placée pour gérer le choc énergétique actuel qu’il y a quatre ans. Contraints de rompre leurs liens avec le gaz russe, les gouvernements du continent ont rapidement diversifié leurs approvisionnements et investi massivement dans les énergies renouvelables. La réponse budgétaire de la région semble aussi plus ciblée et plus mesurée cette fois. Nous estimons qu’en 2022, les gouvernements ont consacré 2,5 points de pourcentage du PIB à des mesures visant à protéger les entreprises et les consommateurs de la hausse des prix de l’énergie. Aujourd’hui, ces mesures sont plus modérées et bien moins susceptibles d’attiser l’inflation.

L’économie européenne est bien mieux placée pour gérer le choc énergétique actuel qu’il y a quatre ans

La croissance européenne bénéficie également d’un soutien structurel plus marqué, suite à l’important plan de relance budgétaire allemand. Un fonds spécial de EUR 500 milliards destiné à financer les infrastructures, les dépenses de défense et les mesures de décarbonation soutiendra la croissance pendant plus d’une décennie, avec des retombées positives sur l’ensemble du continent. Les commandes militaires de l’Allemagne sont de plus en plus orientées vers des fournisseurs nationaux et européens. En Europe du Sud, la croissance est également soutenue par les décaissements continus des fonds de l’UE.

Cela dit, le continent reste vulnérable à la hausse des prix de l'énergie et, en mars, la confiance des consommateurs a chuté à son plus bas niveau depuis deux ans. La demande domestique constituant le principal moteur de la croissance, nous avons abaissé nos prévisions pour l'ensemble de l'année à 0,9%, la perte de pouvoir d’achat, la hausse de l’incertitude et le resserrement monétaire étant tous appelés à avoir un impact négatif.

La demande domestique constituant le principal moteur de la croissance, nous avons abaissé nos prévisions pour l'ensemble de l'année à 0,9%

Conséquences en matière d’investissement

Après trois années de bénéfices stagnants pour les entreprises européennes, les analystes anticipent un rebond de la croissance des résultats à 12% cette année. Nous jugeons ces attentes trop optimistes. La hausse des prix de l’énergie pèse sur les coûts de production et les marges des entreprises, à un moment où leur pouvoir de fixation des prix devient plus limité. Bien que les valorisations des actions européennes se soient ajustées, elles restent supérieures à leurs moyennes de long terme. Un environnement de taux d’intérêt durablement élevés devrait également influer sur le sentiment et limiter le potentiel de hausse à partir des niveaux actuels. Nous conservons une exposition globalement neutre aux actions mondiales et, au sein des marchés développés, préférons les perspectives du Japon à celles de l'Europe.

Nous maintenons également nos expositions aux obligations souveraines mondiales, y compris celles des principales économies européennes, à des niveaux sous-pondérés, compte tenu des risques de hausse de l’inflation et des déficits budgétaires. Suite aux annonces de cessez-le-feu et de négociations entre l'Iran et les États-Unis, les investisseurs ont commencé à réévaluer leur pessimisme extrême récent à l'égard de l'euro. Notre cible à 12 mois pour la paire EUR/USD reste inchangée à 1,18.

CIO Office Viewpoint

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