Building Bridges 2026 : comment l’agriculture régénératrice peut-elle renforcer la résilience des systèmes alimentaires ?

Building Bridges 2026 : comment l’agriculture régénératrice peut-elle renforcer la résilience des systèmes alimentaires ?

points clés.

  • La septième édition de Building Bridges, organisée ce mois-ci à Genève, a réuni des investisseurs, des décideurs politiques et des experts de l’industrie et du développement autour de solutions d’investissement répondant aux défis de la durabilité
  • Parmi les principaux sujets : la restauration de la productivité des sols agricoles, fortement dégradés par les pratiques agricoles industrielles et vulnérables aux phénomènes météorologiques extrêmes liés au changement climatique
  • Les experts se sont penchés sur l’agriculture régénératrice, qui s’appuie sur les processus naturels pour préserver la structure des sols, le cycle des nutriments et leur capacité d’absorption de l’eau, comme solution viable pour renforcer la résilience des systèmes alimentaires.

L’agriculture moderne serait-elle en train de semer les graines de son propre déclin ? Et, si tel est le cas, comment les systèmes alimentaires peuvent-ils s’adapter ? Cette question a été abordée par des experts du monde agricole, de l’investissement et de l’industrie agroalimentaire lors de l’édition 2026 de Building Bridges, organisée du 6 au 8 octobre à Genève. Après un été marqué par de fortes vagues de chaleur aux États-Unis et en Europe, et alors que les prévisions annoncent un épisode de « super El Niño » susceptible de provoquer des inondations durant l’hiver à venir, l’adaptation des paysages agricoles pour garantir la sécurité alimentaire était au cœur de plusieurs sessions consacrées aux solutions concrètes lors de ce sommet annuel genevois.

Les phénomènes météorologiques extrêmes provoqués par le changement climatique ont mis en évidence une faiblesse majeure au fondement même des systèmes alimentaires. L’appauvrissement de la nature, sous l’effet des labours répétés, des monocultures et de l’utilisation systématique d’engrais chimiques et de pesticides, a fortement réduit la capacité des sols agricoles à absorber l’eau, à assurer le cycle des nutriments et à résister naturellement aux ravageurs et à l’érosion. Alors que les aléas météorologiques s’intensifient, les conséquences de cette perte de résilience se font sentir tout au long de la chaîne de valeur, des exploitations agricoles jusqu’aux rayons des supermarchés.

Pourtant, une solution éprouvée existe. L’agriculture régénératrice vise à faire évoluer les systèmes de monoculture en restaurant la structure des sols et en s’appuyant sur les processus naturels pour remplacer les intrants de synthèse. Les exploitations ayant réussi leur transition vers l’agriculture régénératrice peuvent obtenir des rendements comparables à ceux de l’agriculture conventionnelle, à un coût par hectare inférieur. À long terme, ces dernières bénéficient également d’une productivité durable, soutenue par la santé des sols et des écosystèmes. « Il existe de solides arguments en faveur d’investissements destinés à restaurer ces actifs afin qu’ils puissent à nouveau exprimer tout leur potentiel », a déclaré Hubert Keller, Associé-gérant Senior de Lombard Odier, lors de Building Bridges, et d’ajouter « leur valeur recommencera alors à augmenter, car ils deviendront beaucoup plus résilients. »

Lire aussi : La nature, une infrastructure critique | Lombard Odier

L’agriculture régénératrice au service de systèmes alimentaires plus résilients

Les systèmes alimentaires modernes sont « à la fois un miracle et un désastre »1. La Révolution verte de l’après-guerre a permis de produire largement assez de calories pour nourrir une population mondiale en croissance pendant plusieurs décennies, mais au prix de lourdes conséquences environnementales, dont les effets se font aujourd’hui sentir. Les systèmes alimentaires sont responsables de 90% de la déforestation2, de 70% de l’utilisation d’eau douce3 et de 34% des émissions de gaz à effet de serre4. Alors que ces pratiques extractives perdurent alors même que le secteur dépend fortement de la stabilité du climat et des écosystèmes, c’est précisément cette dépendance à la nature qui offre une véritable occasion de changer de cap en faveur de la régénération.

« Nous disposons de données démontrant qu’il est possible de préserver la productivité des paysages agricoles en passant d’une agriculture conventionnelle, fondée sur des pratiques extractives et l’utilisation de produits chimiques, à un nouveau modèle reposant sur la restauration de la santé des sols, de la nature et de sa biodiversité » a expliqué Marc Palahí, Chief Nature Officer chez Lombard Odier Investment Managers.

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L’agriculture régénératrice désigne un ensemble de pratiques agricoles visant à restaurer la santé des sols, à renforcer la biodiversité et à améliorer le fonctionnement des écosystèmes, tout en préservant la productivité des terres agricoles. Ses principaux objectifs comprennent l’amélioration de la structure des sols pour favoriser la rétention d’eau, le développement des populations de vers de terre et de bactéries bénéfiques qui participent au cycle des nutriments, ainsi que la présence de champignons mycorhiziens permettant aux racines des plantes de mieux absorber l’eau et les nutriments. Ensemble, ces améliorations contribuent à créer des systèmes agricoles productifs et résilients.

« La nouvelle normalité sera caractérisée par des phénomènes météorologiques extrêmes, tels que les inondations, les sécheresses et les vagues de chaleur » a souligné Marc Palahí, ajoutant « les sols exploités selon des méthodes conventionnelles ont perdu leur capacité à retenir l’eau et les nutriments. En régénérant la nature et la biodiversité, nous renforçons la résilience du système. »

En régénérant la nature et la biodiversité, nous renforçons la résilience du système

Les incitations économiques en faveur de l’agriculture régénératrice

Une production agricole plus résiliente permettrait d’atténuer les chocs sur les prix liés au changement climatique tout au long de la chaîne de valeur alimentaire.

« La volatilité des prix dans le secteur alimentaire augmente également. En renforçant la résilience du système, nous contribuons à réduire cette volatilité » a déclaré Marc Palahí. « Nous garantissons aussi une création de valeur à long terme au sein de ces paysages productifs ».

Le géant agroalimentaire Nestlé5 a réalisé d’importants investissements pour accroître ses approvisionnements en produits issus de l’agriculture régénératrice. Fin 2025, 20,7% de ses matières premières provenaient d’exploitations pratiquant l’agriculture régénératrice, notamment pour les céréales, le cacao, les produits laitiers, la viande, la volaille, les œufs, les légumes et les huiles végétales. Le groupe entend porter cette proportion à 50% d’ici 2030. Katja Seidenschnur, Global Head of Sustainability for Nutrition and Health chez Nestlé, a ainsi expliqué que le groupe accordait une importance croissante à ses approvisionnements auprès de producteurs capables de garantir la fourniture d’ingrédients à long terme, de restaurer la santé des sols et des écosystèmes et d’améliorer leur rentabilité pour assurer la pérennité de leurs activités.

Au-delà des contrats d’approvisionnement, l’entreprise entend accompagner les agriculteurs dans leur transition vers des pratiques régénératrices, notamment grâce à des formations techniques dispensées par des agronomes, des financements ciblés, des programmes incitatifs ou des partenariats liés aux produits issus de l’agriculture régénératrice.

L’intérêt des entreprises pour les approches régénératrices progresse sensiblement. Ainsi, il y a cinq ans, Marc Palahí échangeait alors principalement avec les spécialistes de la durabilité des entreprises agroalimentaires sur la nécessité d'adopter ces pratiques. Aujourd’hui, ses interlocuteurs occupent également des fonctions de direction dans les domaines de la finance et de la stratégie. « Les entreprises sont désormais conscientes de l’importance de la nature pour leur croissance et leur résilience. Mes interlocuteurs ne sont plus uniquement des responsables de la durabilité, mais aussi des directeurs financiers » a-t-il déclaré.

Les entreprises sont désormais conscientes de l’importance de la nature pour leur croissance et leur résilience. Mes interlocuteurs ne sont plus uniquement des responsables de la durabilité, mais aussi des directeurs financiers

Restaurer la nature : un investissement, et non un coût

Spécialiste des sciences forestières et également CEO de la Circular Bioeconomy Alliance, Marc Palahí a rejoint le secteur de l’investissement en 2023 avec un objectif précis : « rendre la nature visible sur le plan financier et en faire un actif dans lequel il est possible d’investir à grande échelle ». Alors que 55% de l’activité économique dépend modérément ou fortement de la nature, la restauration de cette ressource essentielle et irremplaçable doit trouver sa place dans les chaînes de valeur de tous les secteurs. « La nature est le fondement de notre économie, mais cette dernière ne le reconnaît pas. Elle considère la nature soit comme une externalité, soit comme une ressource à exploiter, plutôt que comme une infrastructure à régénérer », a expliqué Marc Palahí, et d’ajouter « lorsque nous ne reconnaissons pas la véritable valeur de la nature, nous finissons tôt ou tard par supporter les coûts de sa destruction ».

André Hoffmann, Vice-président de Roche Holding et cofondateur d’InTent, plateforme réunissant différents secteurs autour de solutions de durabilité, partage ce constat. Traditionnellement centrée sur la mobilisation de ressources auxquelles un prix est attribué (talents, capitaux et ressources matérielles) pour générer de la croissance et des bénéfices, la théorie capitaliste a négligé d’intégrer la nature : « la nature n’est ni illimitée ni gratuite », a-t-il souligné.

Les coûts économiques et environnementaux de la dégradation de la nature, notamment l’appauvrissement des sols et les pertes de production dues aux phénomènes météorologiques extrêmes, ne peuvent plus être considérés comme de simples « externalités » échappant à la responsabilité des entreprises. Tant qu’ils ne sont pas pris en compte, ces derniers continuent de perturber leurs activités, d’affecter leurs approvisionnements en matières premières et leurs chaînes d’approvisionnement et, en définitive, de peser sur leurs performances financières, alimentant ainsi un cercle vicieux. Mais comme le montrent les approches régénératrices en agriculture, la restauration de la nature peut inverser cette dynamique : « Nous devons effectuer un changement complet de paradigme », a relevé André Hoffmann. « La nature n’est plus un coût. C’est une opportunité. »

La nature n’est plus un coût. C’est une opportunité

Building Bridges : créer des ponts pour faire émerger des solutions

S’adressant aux participants, Patrick Odier, Président de Building Bridges et ancien Associé-gérant Senior de Lombard Odier, a lancé un appel clair à l’action : « Le défi ne réside pas dans un manque de prise de conscience, ni dans un manque d’engagements, d’objectifs ou d’annonces », a-t-il fait valoir, complétant « le véritable défi est celui du leadership. Il s’agit de savoir si les décideurs sont capables de transformer les risques, les innovations technologiques et les ambitions politiques en propositions d’investissement qui répondent aux exigences et permettent de s’adapter à un monde qui se réchauffe ».

L’investissement joue un rôle central, mais les capitaux doivent être mobilisés efficacement, en s’appuyant sur l’expertise des acteurs des politiques publiques, de l’industrie, du développement et de la finance. « Le capital est le moteur, ou le levier, mais ce sont la crédibilité des politiques publiques, l’innovation et leur mise en œuvre qui déterminent vers où il se dirige, et s’il peut être mobilisé à grande échelle et rapidement ».

La manière dont ces différents acteurs collaboreront pour déployer des solutions telles que l’agriculture régénératrice déterminera les résultats obtenus tout au long des chaînes de valeur, et au-delà.

« Il s’agit de définir le type d’économie que nous voulons construire », a conclu Patrick Odier. « Les capitaux sont là. L’expertise est là. Les liens nécessaires peuvent être créés. »

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1 National food strategy for England - GOV.UK
2 FRA 2020 Remote Sensing Survey I Global Forest Resources Assessment | Food and Agriculture Organization of the United Nations
3 Water | One Health | Food and Agriculture Organization
4 Food systems are responsible for a third of global anthropogenic GHG emissions - PubMed
5 Toute référence à une société ou à un titre financier spécifique ne constitue pas une recommandation d’acheter, de vendre, de conserver ou d’investir directement dans cette société ou ces titres financiers.

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