Créer, développer et valoriser son entreprise : comment l’IA rebat les cartes de l’entrepreneuriat

Créer, développer et valoriser son entreprise : comment l’IA rebat les cartes de l’entrepreneuriat

points clés.

  • Il existe trois grands profils d’entrepreneurs : les créateurs, les gérants et ceux qui savent faire changer d’échelle une entreprise. Chacun joue un rôle essentiel, mais tous correspondent à des stades de maturité d’entreprise différents. L’enjeu est donc de faire correspondre les besoins de l’entreprise avec les compétences et le profil de son dirigeant
  • L’intuition permet d’identifier une opportunité de création d’entreprise, mais c’est la capacité à la transformer en projet structuré et viable qui fait la différence
  • Bâtir son modèle opérationnel sur l’IA impose une agilité constante, tant il faut composer avec des modèles en perpétuelle évolution. Par la suite, l’IA change moins la valeur d’une entreprise que son prix ou son attractivité : des secteurs rentables mais exposés à la disruption peinent à trouver repreneur
  • Cette incertitude freine souvent les investisseurs : en plein développement, l’IA offre encore peu de visibilité sur ses limites, ses applications futures et la manière dont elle pourrait transformer en profondeur le fonctionnement et le modèle économique des entreprises.

Article publié dans « Voix d’entrepreneurs » en partenariat avec le Figaro le 8 octobre 2026.

D'où vient une idée d'entreprise et qu'est-ce qui la rend précieuse aux yeux d'un investisseur ? Roxane Laigle et Jean-Baptiste Kempf, entrepreneurs dans la tech, et Maxime Dubouloz, Directeur Corporate Advisory chez Lombard Odier, répondent à cette question. Dans la suite de cet épisode de « Voix d’entrepreneurs », ils croisent leurs expériences et analyses sur la naissance et la valorisation des entreprises qui bouleversent leur secteur.

La création d’une entreprise et sa valorisation relèvent de deux exercices différents. La première démarche repose sur une intuition, sur la conviction de détenir un produit novateur ou encore de maîtriser une technologie. La seconde suppose de convaincre un acheteur que cette impulsion initiale peut s’inscrire dans la durée.

Roxane Laigle et Jean-Baptiste Kempf sont au fait de ces étapes. Alors qu’elle a quitté la direction de la stratégie et de l'innovation de Fnac Darty pour fonder Lemrock, qui permet d'acheter un produit directement depuis un assistant conversationnel, lui a créé « sept ou huit » entreprises en vingt ans, dont la dernière, Kyber, développe une technologie de contrôle à distance en temps réel, notamment pour les robots et les drones. Tous deux comparent leur vision et leurs analyses, avec le concours de Maxime Dubouloz, qui, lui, évolue au cœur de cet écosystème sous un autre angle : chez Lombard Odier, il accompagne les dirigeants de TPE et de PME dans les grandes étapes de la vie de leur entreprise, de la réflexion stratégique et de la valorisation jusqu’à la cession ou la transmission1.

Découvrez en vidéo les échanges de Roxane Laigle, Jean-Baptiste Kempf et Maxime Dubouloz sur les nouvelles règles de l’entrepreneuriat et de la valorisation des entreprises à l’ère de l’IA :

L’intuition : un moteur puissant pour les entrepreneurs

Roxane Laigle a toujours eu l’âme d’une chef d’entreprise. « J'ai toujours voulu être entrepreneure, mais je ne voulais pas faire de l'entrepreneuriat gadget », confie la cofondatrice de Lemrock. « J'avais besoin de ressentir que j'avais quelque chose à apporter sur un secteur donné. » Le déclic intervient en 2024, alors qu’elle est directrice de la stratégie et de l'innovation chez Fnac Darty. « Je me suis rendu compte qu'il y avait un vrai sujet autour du commerce agentique et de l'hyperpersonnalisation. » L'idée de Lemrock venait de germer.

Le principal moteur, c’est l’intuition : quand on a une plus-value à apporter, on le sait

Concrètement, la start-up permet à un client de commander un produit sans jamais ouvrir le site du marchand, directement depuis une conversation avec ChatGPT, Gemini ou Mistral Vibe, qui a accès en direct au catalogue, aux prix et aux stocks du vendeur. Lemrock veut « permettre la rencontre entre le bon produit et le bon consommateur grâce à l'IA générative. ». L’idée répond à un modèle que Roxane juge à bout de souffle : celui de la publicité intrusive, qui peine à atteindre son audience, tout en représentant une dépense conséquente pour les entreprises.

Interrogée sur son impulsion créatrice, Roxane répond avec conviction que « le principal moteur, c’est l’intuition : quand on a une plus-value à apporter, on le sait. » Si l’intuition constitue souvent le point de départ d’une aventure entrepreneuriale réussie, elle n’est cependant pas une finalité. Encore faut-il faire preuve de détermination, de capacité à bien s’entourer, à mobiliser les bonnes ressources et à trouver des financements.

Lire aussi : Transmission d’entreprise : que se joue-t-il au-delà du simple passage de relais ?

Les créateurs d’entreprise : « un profil » d’entrepreneur spécifique

Jean-Baptiste Kempf est ce qu’on appelle un serial entrepreneur. « J'ai créé plein de boîtes très différentes », résume le président de VideoLAN, l’association qui développe et distribue VLC, le logiciel open source qui a révolutionné la lecture vidéo. Ce créateur, toujours « à la recherche d’idées très simples et grand public qui reposent sur des technologies complexes », s’est illustré aussi dans l’immobilier et a occupé des postes de directeur technique dans de grands groupes (Scaleway, Veepee, Shadow…).

Il y a trois sortes de profils : ceux qui démarrent des projets, ceux qui les font grandir et ceux qui les font changer d’échelle

Après des années à côtoyer des dirigeants d’entreprise, Jean-Baptiste observe : « Il y a trois sortes de profils : ceux qui démarrent des projets, ceux qui les font grandir et ceux qui les font changer d'échelle ». Si aucune des trois fonctions n’est supérieure à l’autre, mieux vaut connaître ses limites pour prendre et passer la main au bon moment. Jean Baptiste cite l'exemple de Google : en 1998, Larry Page et Sergey Brin lancent un moteur de recherche que beaucoup jugent impossible à monétiser. Il poursuit : ce sont des « créateurs », qui ont la bonne idée et se donnent les moyens de la concrétiser. C'est Eric Schmidt, arrivé à la direction générale en 2001, qui industrialise le modèle publicitaire et fait changer l'entreprise d'échelle. Dans la logique de Jean Baptiste, Eric appartient plutôt à la catégorie de ceux qui font « grandir les entreprises ». Autrement dit, qui savent déceler des opportunités de croissance et les saisir.

Kyber, piloter des drones et des robots depuis le cloud

Chez Jean-Baptiste Kempf et chez Roxane Laigle, le déclic de l’entrepreneuriat est venu d'un constat dressé alors qu’ils étaient salariés. En 2020, Jean-Baptiste est directeur technique de Shadow, une entreprise française de « cloud gaming » (ou : jeu vidéo en streaming). Le principe est d’exécuter le jeu non plus sur l'ordinateur du joueur, mais sur une machine surpuissante installée dans un centre de données. Toute la difficulté tient en un mot : la latence, soit le laps de temps qui s’écoule entre l’instant où le joueur appuie sur une touche et le moment où son action s’affiche à l'écran – habituellement de l’ordre de quelques centaines de millisecondes. « Je me suis alors demandé s'il y avait d'autres usages de cette hyperréactivité depuis le cloud », raconte-t-il.

Ce qui vaut pour un PC distant vaut pour n'importe quelle machine que l'on doit commander sans être à côté d'elle : un drone, une voiture autonome, un robot d'entrepôt, jusqu'au robot chirurgical qui opère à des centaines de kilomètres du praticien. Ses vingt années d’expérience avec VLC ouvrent la voie à une nouvelle application. Après deux années passées à faire mûrir son idée, il lance Kyber en 2025, cette infrastructure de pilotage de machines à distance en temps réel, dont la technologie qui la sous-tend s’adresse notamment à la robotique, aux véhicules autonomes et aux environnements immersifs.

Personne ne sait à quoi ressemblera le commerce agentique dans trois ans, et la difficulté réside moins dans la technique que dans le passage à l’échelle

Construire sur des LLM impose d'itérer en permanence

Entreprendre à l'ère de l'IA change la façon de bâtir une entreprise, mais aussi la façon dont on la valorise. Faire de l'IA le cœur de son modèle d’affaires oblige dans un premier temps à faire preuve d’une agilité permanente. « On travaille avec des LLM, donc juste à côté des big tech. Il faut itérer rapidement et construire son équipe en conséquence, explique Roxane Laigle. Personne ne sait à quoi ressemblera le commerce agentique dans trois ans, et la difficulté réside moins dans la technique que dans le passage à l’échelle. »

Or, l'incertitude est précisément ce que redoutent le plus les investisseurs. « L'investisseur aime ce qui est prévisible », rappelle Maxime Dubouloz, directeur Corporate Advisory chez Lombard Odier, « ce qu'il achète, c'est un potentiel de croissance et une projection de chiffre d'affaires à cinq ou dix ans. Mais l'IA brouille ce calcul, puisqu'elle peut aussi bien démultiplier une activité que la rendre obsolète ». Une entreprise peut ainsi rester rentable tout en devenant plus difficile à valoriser lorsque l’IA remet en question la pérennité de son activité.

Dans ce contexte, pour un acquéreur, l’enjeu n’est donc plus seulement d’évaluer les performances de l’entreprise, mais surtout de mesurer la capacité du modèle d’affaires à s’adapter et tirer parti des grandes transformations technologiques. Cette incertitude peut alors peser sur l’attractivité de l’entreprise, sa valorisation, voire l’intérêt même d’un acquéreur.

Pour moi, l'IA ne change pas fondamentalement la valorisation d'une entreprise, mais elle en change le prix ou son attractivité

L'IA change moins la valeur d'une entreprise que son prix

« Je vais être un peu provocateur, annonce Maxime Dubouloz. Pour moi, l'IA ne change pas fondamentalement la valorisation d'une entreprise, mais elle en change le prix ou son attractivité. » La nuance entre les deux est cruciale.

En effet, la valeur d’une entreprise s’obtient par un calcul fondé sur des éléments quantitatifs, tels que le cash-flow ou le chiffre d'affaires. « Le prix, lui, est une valeur d'échange entre plusieurs parties, qui repose sur des facteurs qualitatifs plus difficiles à mesurer, tels que la dépendance à un homme clé, la qualité des contrats signés, la data », précise Maxime Dubouloz. Là encore, l’IA fait bouger les lignes et certains secteurs traditionnels tels que l'éducation et la radiologie sont exposés à des risques de profondes transformations structurelles. « Ces entreprises sont rentables et génèrent de la trésorerie, mais leur trouver un repreneur est complexe. La valeur théorique est là, mais le prix, lui, peut être très différent. »

Lire aussi : Vision, collectif, transmission : l’art du leadership pour faire grandir l’entreprise et ceux qui la portent

Les échanges entre les trois invités de Sébastien Couasnon mettent en lumière un équilibre délicat : une entreprise naît d'une intuition et se vend sur une projection. À l’ère de l’IA, Roxane Laigle décrit un marché imprévisible et en constante évolution, tandis que Maxime Dubouloz rappelle qu'un investisseur « achète » une trajectoire à dix ans. Ces deux réalités coexistent, et c'est précisément ce qui rend la période actuelle si complexe à appréhender. L'entrepreneur qui tirera son épingle du jeu sera celui qui saura expliquer, chiffres à l'appui, comment transformer l’incertitude en perspective crédible.

Retrouvez l’intégralité du podcast « Voix d’Entrepreneurs » sur la chaîne YouTube du Figaro.

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