Pourquoi les banques centrales ne vont pas appuyer sur le frein comme en 2022 : entretien avec Samy Chaar

Pourquoi les banques centrales ne vont pas appuyer sur le frein comme en 2022 : entretien avec Samy Chaar

points clés.

  • La remontée actuelle de l’inflation est largement alimentée par les prix de l’énergie, tandis que la croissance des salaires demeure modérée
  • Les banques centrales ne devraient pas réagir aussi vigoureusement qu’en 2022, les pressions inflationnistes domestiques et les tensions sur le marché du travail restant limitées
  • La Réserve fédérale pourrait rester prudente sur de nouvelles baisses de taux tant que l’inflation alimentée par les prix de l’énergie ne s’estompe pas, et ce, malgré la résilience de l’économie américaine
  • Malgré les tensions géopolitiques et les craintes liées à l’inflation, nous estimons que rester investi continue d’offrir des opportunités attractives sur les marchés mondiaux.

Article initialement publié dans L’Echo le 16 juin 2026.

La semaine s’annonce chargée pour les marchés financiers sur le front des politiques monétaires. De nombreuses banques centrales, comme la Banque du Japon (BoJ), la Réserve fédérale américaine (Fed) et la Banque d’Angleterre (BoE) vont faire le point sur le niveau de leurs taux directeurs au cours des prochains jours.

Après la Banque centrale européenne (BCE), qui a annoncé sa première hausse de taux depuis 2023 jeudi dernier, les investisseurs doivent-ils se préparer à un resserrement des politiques monétaires ? Non, affirme Samy Chaar, Chef Économiste et CIO Suisse pour la banque privée suisse Lombard Odier. Il pointe notamment l’absence de pressions inflationnistes du côté des salaires, à la différence de ce que l’on avait connu en 2022.

La semaine dernière, la Banque centrale européenne (BCE) a évoqué la remontée de l’inflation pour justifier sa hausse de taux. Êtes-vous d’accord ? Faut-il craindre un choc inflationniste ?

La remontée de l’inflation est 100 % due au facteur énergétique. Si vous regardez les autres composantes de l’inflation, on reste dans un univers tout à fait normal, pas très loin de ses standards historiques. Donc nous sommes face à une inflation très concentrée, qui ne se diffuse pas partout dans l’économie.

Maintenant que les États-Unis et l’Iran sont parvenus à un accord et que les cours du pétrole ont basculé durablement sous la barre des 100 dollars le baril, cette hausse des prix va disparaître et nous allons revenir au point de départ, avec une inflation autour de 2 %.

Maintenant que les États-Unis et l’Iran sont parvenus à un accord […] nous allons revenir au point de départ, avec une inflation autour de 2 %

Certains économistes ont comparé la situation actuelle avec 2022 (le début de la guerre en Ukraine) ou les années 1970 avec les chocs pétroliers. Qu’en pensez-vous ?

Oui, il y a une composante quasi identique, qui est un choc des prix de l’énergie. Donc, en ce sens, ces précédents historiques aident au travail statistique.

En revanche, il y a une énorme différence entre aujourd’hui et 2022 ou les années 1970. En fait, il y a deux choses qui apportent de l’inflation dans le système. Premièrement, il y a la composante externe, qui est souvent liée aux matières premières, les biens alimentaires, l’énergie, etc.

Mais vous avez aussi un autre moteur d’inflation : l’inflation endogène ou domestique. C’est souvent lié au marché de l’emploi et aux salaires. Si vous êtes payé davantage, vous irez plus souvent au restaurant ou en vacances. Ce qui va créer de l’inflation dans le secteur des services.

Or, ce qui s’est passé en 2022, mais aussi dans les années 1970, c’est que les salaires évoluaient en hausse. Et avec la guerre en Ukraine, qui a créé un choc énergétique, vous aviez les deux moteurs d’inflation qui tournaient à plein régime en 2022. Les banques centrales ont donc dû réagir très fortement.

Aujourd’hui, ce n’est pas du tout le cas. Oui, il y a un des deux moteurs, l’énergie, qui tourne. Mais par contre, le deuxième moteur d’inflation, qui est lié au marché de l’emploi et aux salaires, lui, est tout à fait détendu. Nous n’observons pas une croissance salariale comme en 2022. Donc en ce sens, nous sommes face à une inflation moins généralisée et de nature à moins inquiéter les banques centrales.

Il n’y a donc aucune raison pour que les banques centrales relèvent leurs taux directeurs ?

C’est comme ça que je le vois, mais cela ne veut pas dire qu’elles vont faire ainsi. Mais selon moi, comme la situation est différente de 2022, les banques centrales devraient réagir différemment.

En 2022, les banques centrales étaient complètement prises de court. Elles avaient des taux directeurs très bas, alors que les deux moteurs d’inflation, l’énergie avec la guerre en Ukraine et la croissance des salaires post-covid, tournaient à plein régime.

Aujourd’hui, les taux directeurs sont déjà beaucoup plus élevés. Donc je pense que les banques centrales vont réagir moins vigoureusement au choc énergétique. Je ne m’attends pas à des hausses de taux pour la Réserve fédérale (Fed) cette année.

L’organe décisionnel de la Fed, le FOMC se réunit justement cette semaine. Avec, pour la première fois, Kevin Warsh à la tête de l’institution monétaire. Est-ce que cela présage des changements ?

La première chose que je dirais, c’est que l’on aurait pu avoir pire. Kevin Warsh est quelqu’un qui a déjà été au conseil des gouverneurs de la Fed. Il n’est pas complètement novice.

En revanche, il me semble que c’est un politicien avant tout. C’est un républicain convaincu, qui aura peut-être une réaction différente s’il fait face à un gouvernement républicain ou démocrate. Je vous rappelle que le beau-père de Kevin Warsh est Ronald Lauder (héritier de l’empire cosmétique Estée Lauder, NDLR), un des plus gros donateurs de la campagne présidentielle de Donald Trump.

Évidemment, Kevin Warsh a été placé à la tête de la Fed pour une raison, très probablement plus pour baisser les taux qu’autre chose. Mais il faut comprendre que le FOMC, le comité de décision de politique monétaire de la Fed, est un comité de douze personnes qui agit et prend des décisions à la majorité. Et Kevin Warsh a une voix comme les onze autres gouverneurs. Il va donc devoir les convaincre.

En particulier une personne : Jerome Powell, l’ancien président de la Fed, qui a décidé de garder son siège de gouverneur…

C’est même plus compliqué que cela. C’est un vrai jeu d’échecs et Jerome Powell a été un fin stratège. Je pense que la raison principale pour laquelle il est resté au sein du FOMC, c’est parce que, comme je l’ai dit, les décisions sont prises à la majorité. Or, il s’avère qu’un autre membre du comité a été nommé par Donald Trump, Stephen Miran.

Et comme Jerome Powell garde son siège de gouverneur, c’est Stephen Miran (dont le mandat se terminait en janvier 2026, NDLR) qui a dû laisser sa place à Kevin Warsh. Cela signifie qu’il n’y a maintenant pas deux mais qu’un seul homme nommé par Trump dans le comité de décision de la Fed. Pour moi, cela renforce la crédibilité de la Réserve fédérale.

Kevin Warsh aura donc fort à faire s’il veut poursuivre cet assouplissement monétaire. Je pense plutôt qu’il va adopter une approche neutre

En 2025, la Fed avait commencé à baisser son taux directeur. Avant que la guerre au Moyen-Orient ne la stoppe net. Maintenant que les États-Unis et l’Iran sont parvenus à un accord, faut-il s’attendre à d’autres baisses de taux ?

Effectivement, avant la guerre au Moyen-Orient, nous étions dans un cycle de baisses de taux. Mais deux choses ont changé : premièrement, il y a le choc énergétique qui a poussé l’inflation globale aux États-Unis au-dessus de 4%. C’est inimaginable de voir la Fed baisser son taux directeur avec une inflation au-dessus de 4%. Il va donc falloir attendre que cette inflation se dissipe.

Deuxièmement, en début d’année, les créations d’emploi ralentissaient aux États-Unis. La Fed baissait donc ses taux pour protéger le marché de l’emploi. Or depuis, les recrutements ont réaccéléré. Pas au point de faire repartir à la hausse les salaires, mais assez pour ne plus avoir ce besoin pressant de baisser les taux.

Kevin Warsh aura donc fort à faire s’il veut poursuivre cet assouplissement monétaire. Je pense plutôt qu’il va adopter une approche neutre.

C’est inimaginable de voir la Fed baisser son taux directeur avec une inflation au-dessus de 4%

Au vu du contexte économique que vous avez décrit, comment les investisseurs doivent-ils agir au cours des prochains mois?

Il y a deux conclusions à retenir : un, nous sommes dans une expansion économique malgré les tensions géopolitiques. Deux, les banques centrales ne vont pas appuyer sur le frein comme elles l’ont fait en 2022.

Nous restons pleinement investis, notamment aux États-Unis et dans le secteur technologique. Mais nous aimons aussi l’Asie

Dans ce contexte, nous recommandons de rester investi. Nous avons le sentiment que c’est plus un risque d’être en dehors des marchés que d’être investi dans les marchés aujourd’hui. Donc nous restons pleinement investis, notamment aux États-Unis et dans le secteur technologique. Mais nous aimons aussi l’Asie. Pas uniquement l’Asie émergente, mais également le Japon, la Corée du Sud, Taïwan et Hong Kong.

Le but est d’investir dans les zones où il y a le plus d’efforts, le plus d’investissements afin de construire cette sécurité économique. Nous ne boudons pas complètement l’Europe, mais l’idée est d’être assez diversifiés régionalement parlant.

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