Gestion de patrimoine : comment garder le cap lorsque les marchés perdent leurs repères

Gestion de patrimoine : comment garder le cap lorsque les marchés perdent leurs repères

Article initialement publié dans Le Temps le 28 mai 2026.

Dans un environnement marqué par les tensions autour du détroit d’Ormuz, la hausse du pétrole, le retour des craintes inflationnistes et la volatilité des marchés, la gestion de patrimoine gagne à dépasser la seule allocation financière, en intégrant la fiscalité, la transmission, la gouvernance familiale et les projets de vie. Pour Philippe Gay, Responsable de l’offre suisse chez Lombard Odier, c’est précisément dans ces périodes que la discipline, la vision de long terme et une approche patrimoniale globale font la différence.

points clés.

  • Garder le cap malgré la volatilité. Les soubresauts de marché appellent des ajustements, pas des réactions impulsives. La stratégie patrimoniale doit rester ancrée dans l’horizon de placement et les objectifs du client
     
  • Raisonner en rendement net. Fiscalité, frais, devises et enveloppes de détention peuvent modifier sensiblement la performance réelle. C’est le rendement disponible, après contraintes, qui compte
     
  • Piloter la dette à l’échelle du patrimoine global. Crédit lombard, dette hypothécaire ou désendettement doivent être arbitrés selon la liquidité, le risque et la fiscalité. Le levier est un outil, pas une fin en soi
     
  • Structurer le patrimoine par horizon. Liquidité, croissance, protection et transmission répondent à des besoins distincts. Une allocation robuste organise ces poches plutôt que de les opposer.

Quand l’incertitude géopolitique redevient un risque de marché

Le conflit autour du détroit d’Ormuz rappelle une réalité souvent oubliée lorsque les marchés montent : la géopolitique n’est jamais totalement étrangère à la gestion de portefeuilles. Le détroit, qui concentre une part importante des flux énergétiques mondiaux, et sa fermeture ou sa perturbation prolongée impacte fortement les prix du pétrole, l’anticipation d’inflation, les taux d’intérêt et l’appétit pour le risque. Selon Reuters1, l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) a même récemment averti que les stocks commerciaux de pétrole se réduisaient rapidement dans le contexte de la guerre avec l’Iran et de la fermeture du détroit d’Ormuz. Depuis le début des tensions, le Brent a connu de fortes variations, les rendements obligataires se sont tendus et plusieurs marchés actions ont corrigé, notamment début mars, lorsque les investisseurs ont commencé à intégrer le risque d’un choc énergétique qui pourrait durer.

Cette réaction initiale ne saurait toutefois être confondue avec une tendance de fond. À date, certains marchés, notamment américain, japonais ou chinois, évoluent même à des niveaux supérieurs à ceux observés avant l’escalade avec l’Iran, ce qui apporte un éclairage clé aux investisseurs privés : un choc géopolitique peut provoquer une correction rapide, sans nécessairement remettre en cause une stratégie patrimoniale construite sur le long terme. L’enjeu n’est donc pas de réagir à chaque mouvement de marché, mais d’évaluer ce que ces tensions changent réellement pour l’allocation, la liquidité, le risque global et les objectifs patrimoniaux du client.

Mais l’enjeu, pour un investisseur privé, n’est pas de commenter et réagir à chaque mouvement de marché. Après plusieurs semaines de conflit, la tentation est grande de laisser l’émotion dicter chaque décision : réduire brutalement le risque, renforcer un actif refuge au plus mauvais moment, ou au contraire chercher à profiter de chaque rebond tactique. « Dans ces phases, le rôle d’un banquier privé n’est pas d’ajouter de l’agitation à l’incertitude, mais d’aider le client à distinguer le bruit du signal pertinent » estime Philippe Gay. La volatilité est certes inconfortable, mais elle ne doit pas devenir le principal moteur de décision non plus.

Discipline patrimoniale ne signifie pas inaction. Celle-ci suppose au contraire de savoir ce qui mérite d’être ajusté, protégé ou conservé

Ne pas confondre réactivité et précipitation

Discipline patrimoniale ne signifie pas inaction. Celle-ci suppose au contraire de savoir ce qui mérite d’être ajusté, protégé ou conservé. Une crise énergétique peut modifier les perspectives d’inflation, retarder certaines baisses de taux, peser sur les marges des entreprises et favoriser des rotations sectorielles. Des analyses récentes soulignent d’ailleurs que les scénarios de marché varient fortement selon la durée de la perturbation des flux à Ormuz : normalisation rapide, contraintes prolongées ou choc sévère sur l’offre énergétique.

Pour autant, la meilleure réponse n’est pas de transformer un portefeuille diversifié en salle de trading. « Un patrimoine ne se pilote pas en arbitrant un titre trois fois par jour » note Philippe Gay. Cette formule traduit un principe fondamental : la performance durable repose moins sur l’hyperactivité que sur la cohérence globale. Dans un monde saturé d’informations, le risque n’est pas seulement de rater une opportunité. Il est aussi de multiplier les décisions contradictoires et hâtives, d’augmenter les coûts et de perdre de vue les objectifs initiaux.

Lire aussi : Bénéfices, géopolitique et positionnement des portefeuilles | Lombard Odier

Une gestion globale, au-delà du portefeuille

Chez Lombard Odier, cette conviction se traduit par une approche intégrée de la gestion de patrimoine. Il ne s’agit pas uniquement de déterminer la part d’actions, d’obligations, de liquidités ou d’actifs privés dans un portefeuille mais de comprendre à quoi sert le patrimoine, à quel horizon, dans quel cadre fiscal, avec quels besoins de liquidité et selon quelles ambitions personnelles. Lombard Odier met en avant une approche globale et personnalisée de la planification patrimoniale, prenant en compte la situation familiale, les objectifs de long terme, les projets de vie et la structuration patrimoniale de chacun.

Cette vision prend particulièrement tout son sens en Suisse, où de nombreux clients disposent d’un patrimoine complexe : avoirs financiers, immobilier, participations entrepreneuriales, prévoyance, actifs internationaux, fondations ou encore structures familiales complexes.

Une allocation pertinente sur le papier peut perdre une grande partie de son intérêt si elle n’est pas pensée après impôts, en fonction des juridictions concernées, des flux de revenus attendus et des projets de transmission. La vraie question à se poser n’est pas seulement « Combien mon portefeuille a-t-il rapporté ? », mais également – et surtout – « Combien reste-t-il après impôts, après coûts, après contraintes, et dans quelle mesure ce patrimoine reste-t-il aligné avec les objectifs familiaux ? ».

La vraie question à se poser n’est pas seulement « Combien mon portefeuille a-t-il rapporté ? », mais également – et surtout – « Combien reste-t-il après impôts, après coûts, après contraintes, et dans quelle mesure ce patrimoine reste-t-il aligné avec les objectifs familiaux ? »

Performance brute, performance nette, risque réel

Dans les périodes de stress, les investisseurs se concentrent souvent sur la performance brute. C’est tout à fait compréhensible : les indices bougent vite, les comparaisons sont immédiates et les écarts de rendement sont rapidement visibles.

Mais une bonne gestion patrimoniale exige une lecture plus globale. Chez Lombard Odier, cette approche repose sur quatre dimensions abordées conjointement : la performance brute, la performance nette après impôts, la localisation des actifs et les enjeux de transmission familiale.

Le premier moteur reste la performance brute, soit la capacité à capter dans la durée les sources structurelles de rendement sur le long terme, qu’il s’agisse de croissance bénéficiaire, d’innovation, de productivité, de primes obligataires ou d’actifs privés. Le deuxième moteur est la performance nette après impôts, soit la gestion fiscalement efficiente : une allocation pertinente sur le papier pourrait par exemple perdre une grande partie de son intérêt si elle n’est pas pensée en fonction de la fiscalité, des coûts, des devises, des juridictions concernées et de la structuration globale du patrimoine concerné.

Le troisième moteur tient au bon usage du levier et à son impact sur le rendement des fonds propres. Dans certains cas, le recours à un crédit lombard, à une dette hypothécaire ou à une combinaison des deux peut contribuer à mieux structurer un bilan patrimonial – mais encore faut-il que le niveau d’endettement soit cohérent avec les objectifs de rendement attendus, la capacité de liquidité du client et le risque global porté par l’ensemble du patrimoine. Cette réflexion devient d’autant plus importante dans un contexte suisse marqué par l’évolution attendue du traitement de la valeur locative, qui peut amener certains clients à revisiter l’équilibre entre dette hypothécaire, fiscalité et allocation d’actifs.

L’enjeu n’est donc pas d’augmenter ou de réduire l’endettement de manière automatique, mais de déterminer le niveau de levier le plus adapté à sa situation. Selon les cas, il pourrait être pertinent de réduire la dette pour diminuer le risque global, ou au contraire de conserver, voire d’utiliser davantage de levier si celui-ci permet d’améliorer le rendement des fonds propres sans fragiliser l’équilibre patrimonial. C’est précisément cette lecture consolidée : performance brute, performance nette après impôts, localisation des actifs, levier et transmission, qui permet de dépasser la seule logique de portefeuille pour raisonner à l’échelle du patrimoine familial.

Dans une perspective familiale ou générationnelle, la question n’est plus seulement celle du rendement annuel. Elle devient celle de la continuité

Structurer son patrimoine par horizon, usage et génération

Une approche de gestion de patrimoine peut consister à structurer plusieurs portefeuilles, chacun associé à un objectif de vie clair et défini en amont, à un horizon d’investissement et à un niveau de risque spécifique, tout en conservant une vision consolidée du patrimoine familial : un portefeuille de liquidités pour les besoins immédiats, un portefeuille de préservation pour sécuriser certains objectifs, un portefeuille de croissance pour capter les moteurs de performance de long terme et, dans certains cas, une allocation moins liquide destinée aux actifs privés ou aux projets entrepreneuriaux. Cette organisation permet d’éviter que chaque événement de marché ne remette en cause l’ensemble de la stratégie, comme la période d’incertitude géopolitique et macroéconomique que nous traversons actuellement. Lorsque les marchés corrigent, cette stratégie permet d’identifier les ressources disponibles, les actifs à conserver et les horizons qui restent inchangés.

La même logique s’applique à la transmission. Dans une perspective familiale ou générationnelle, la question n’est plus seulement celle du rendement annuel. Elle devient celle de la continuité : comment préparer les enfants ou les petits-enfants ? Faut-il organiser des donations de son vivant ? Comment éviter qu’une transmission mal anticipée ne fragilise l’équilibre familial ou fiscal ? Comment articuler prévoyance, succession, gouvernance et investissement ? Lombard Odier accompagne notamment les entrepreneurs et leurs familles dans la structuration, la préservation et la transmission de leur patrimoine, en intégrant pleinement les enjeux de fiscalité, de gouvernance familiale et les objectifs de long terme.

Lire aussi : Pourquoi les entrepreneurs devraient choisir une banque privée | Lombard Odier

Garder un cap clair dans un monde instable

Le contexte actuel invite moins à prédire l’issue exacte du conflit qu’à vérifier la robustesse du cap patrimonial. Des prix de l’énergie qui peuvent rester élevés plus longtemps que prévu aux banques centrales devant composer avec une inflation plus persistante aux marchés actions pouvant alterner entre corrections rapides et rebonds violents, la priorité reste de garder le cap et de conserver une vision de long terme. Dans ce type d’environnement, une approche disciplinée, fondée sur la diversification, la qualité des actifs et la résilience des portefeuilles, apparaît d’autant plus pertinente afin d’éviter que chaque soubresaut géopolitique ne conduise à des décisions de court terme contraires aux objectifs patrimoniaux de long terme.

Pour Philippe Gay, c’est précisément le moment de revenir aux fondamentaux : un patrimoine gagne à être lisible, structuré et aligné avec les objectifs de celui qui le détient. La volatilité ne disparaîtra pas de sitôt, ni les crises géopolitiques que nous traversons.

Disposer d’une vision consolidée de ses avoirs, d’une allocation cohérente, d’une stratégie fiscale claire et d’un plan de transmission préparé permet de bénéficier d’un avantage décisif : celui de prendre des décisions avec méthode et clarté

Disposer d’une vision consolidée de ses avoirs, d’une allocation cohérente, d’une stratégie fiscale claire et d’un plan de transmission préparé permet de bénéficier d’un avantage décisif : celui de prendre des décisions avec méthode et clarté plutôt qu’avec une anxiété court-termiste. Dans la gestion de patrimoine, la sérénité ne vient pas de l’absence d’incertitude : elle naît de la préparation et de l’anticipation.

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