Fragmentation et nouvel ordre mondial : investir dans un monde de rapports de force

Fragmentation et nouvel ordre mondial : investir dans un monde de rapports de force

points clés.

  • La rivalité technologique est devenue le moteur central du cycle économique mondial, la concurrence entre les États-Unis et la Chine stimulant l’investissement, l’innovation et une transformation industrielle de long terme.
  • Les goulets d’étranglement stratégiques redéfinissent désormais la puissance géopolitique – des terres rares aux capacités de calcul – générant une volatilité qui devient structurelle plutôt que conjoncturelle. 
  • La sécurité remplace l’efficacité comme principe directeur des politiques économiques, entraînant des investissements massifs dans l’énergie, les infrastructures et les capacités industrielles – un changement porteur de risques mais aussi d’opportunités durables pour les investisseurs. 
  • L’Europe se trouve à un moment charnière : l’évolution des normes budgétaires et l’affaiblissement de l’ordre géopolitique traditionnel poussent le continent à renforcer son autonomie stratégique, soutenir sa demande intérieure et repenser son rôle dans un monde plus contesté.

En ce début février 2026, Lombard Odier France a accueilli une nouvelle édition de ses événements phares « Rethink Perspectives », format permettant de partager, loin du flux continu de l’actualité, un moment d’analyse et de recul avec les investisseurs. En ouverture, Edouard de Saint Pierre, Directeur Général de Lombard Odier France, a rappelé l’intention de la soirée : « l’objectif est clair : prendre le temps de la hauteur de vue et partager avec vous nos perspectives ». Dans un monde « de fortes transitions », il a insisté sur l’importance d’une réflexion de long terme lorsque l’actualité donne le sentiment de manquer de lisibilité, en ouvrant sur une promesse de présence et de stabilité : « dans le tumulte et dans le bruit, soyez assurés que nous sommes à vos côtés avec exigence, avec passion et avec une vision long terme ».

Frédéric Rochat, Associé-gérant du Groupe Lombard Odier, a prolongé ce discours introductif en décrivant « un monde de paradoxes à la fois porteur d’innovation, d’optimisme, d’opportunité, mais très volatil et incertain ». Face à ces tensions, il a résumé la mission de la Maison Lombard Odier : rester proche de ses clients, les accompagner et les aider à repenser le monde qui nous entoure.

La discussion s’est poursuivie en trois séquences : perspectives macro et marchés avec Samy Chaar, analyse géopolitique avec Gérard Araud, et questions-réponses avec l’auditoire. Dans un environnement où la géopolitique s’invite dans l’analyse macroéconomique, trois questions se sont imposées : la rivalité technologique États-Unis-Chine est-elle un moteur durable de croissance ou un facteur de fragmentation ? Que signifie, concrètement, « la fin de l’Occident maître du monde » pour l’Europe et pour les portefeuilles ? Et comment rester investi sans ignorer les risques, lorsque les règles du jeu, qu’elle soient industrielles, budgétaires ou commerciales, ont complètement changé ?

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La rivalité technologique comme moteur macroéconomique

Samy Chaar, Associé, Chef économiste et CIO Suisse de Lombard Odier, a présenté une grille de lecture claire : la compétition technologique structure désormais le cycle économique. « La dimension la plus évidente de cette compétition s’illustre entre la Chine et les États-Unis, deux puissances ayant l’ambition d’être numéro un et dominer le monde de l’intelligence artificielle », a-t-il expliqué, soulignant le parallèle historique avec la guerre froide. Comme hier, l’émulation alimente l’investissement et l’activité : « L’investissement en économie, c’est comme un sportif qui s’entraîne : il s’entraîne pour gagner ».

Mais, insiste-t-il, la compétition est « multidimensionnelle ». D’abord, l’innovation, dominée par les États-Unis, autour des semi-conducteurs et de la capacité de calcul. Ensuite, l’adoption industrielle : transformer une technologie en solutions standardisées, intégrées aux chaînes de valeur. Sur ce terrain, la Chine dispose d’un avantage structurel : elle maîtrise l’industrialisation à grande échelle. Enfin, les effets d’entraînement : chaque percée accélère le rythme des investissements, en particulier dans l’IA, où la course se joue autant sur la performance que sur la vitesse de diffusion.

Les États-Unis dominent encore la capacité de calcul, tandis que la Chine contrôle des intrants critiques, au premier rang desquels les terres rare… ce qui lui confère un levier majeur sur la chaîne de valeur des technologies avancées

Terres rares, calcul, énergie : les goulots d’étranglement de la géoéconomie

La conférence a mis en lumière un fait qui reconfigure la mondialisation : la puissance se concentre dans certains goulots d’étranglement. Pour Samy Chaar, les États-Unis dominent encore la capacité de calcul, tandis que la Chine contrôle des intrants critiques, au premier rang desquels les terres rares. Les analyses de référence convergent : la Chine traite près de 90% des terres rares mondiales, ce qui lui confère un levier majeur sur la chaîne de valeur des technologies avancées.

De là, une interdépendance contrainte : « Les Américains possèdent ce dont a besoin la Chine, c’est-à-dire le calcul, mais la Chine possède également ce que les Américains veulent : les terres rares. » Cette symétrie est centrale pour la gestion des risques : elle nourrit la tension, mais elle réduit aussi la probabilité d’une rupture totale, car le coût économique d’un découplage « pur » serait prohibitif. Pour les marchés, cela se traduit par des phases alternant annonces politiques, restrictions ciblées, et adaptations industrielles, soit une volatilité plus structurelle.

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Du monde de l’interdépendance au monde de la sécurité

En toile de fond, Samy Chaar décrit « une vraie transformation » : la logique d’efficience et de l’interdépendance cède aujourd’hui la place à la logique de sécurité. « Sécuriser ses chaînes de valeur, sécuriser son approvisionnement énergétique, sécuriser sa technologie » devient le nouveau triptyque.

Les dépenses de souveraineté (énergie, défense, numérique, réseaux) peuvent soutenir l’activité, même si elles se paient par des coûts plus élevés à court terme

Cette transition exige des investissements massifs dans les infrastructures, l’énergie et la capacité industrielle, conférant une place centrale à la politique industrielle, aux subventions, et à la protection du marché domestique.

Pour les investisseurs, ce basculement n’est pas qu’une source de risque ; il ouvre aussi des cycles d’investissement potentiellement durables. Les dépenses de souveraineté (énergie, défense, numérique, réseaux) peuvent soutenir l’activité, même si elles se paient par des coûts plus élevés à court terme. L’enjeu consiste à distinguer l’émotion du signal : la fragmentation peut peser sur les marges et sur la croissance potentielle, mais elle déclenche aussi des dépenses d’équipement, des relocalisations et des investissements de résilience dont certaines thématiques sont investissables sur un horizon long.

Europe : réveil budgétaire et autonomie stratégique

Sur l’Europe, les intervenants ont convergé sur un diagnostic exigeant : le continent doit gagner en autonomie dans un monde qui force à la souveraineté économique, alors que Samy Chaar a relevé un changement politique important « l’Allemagne commence progressivement à se réveiller ». Ce réveil passe par des arbitrages budgétaires. Berlin a assoupli son frein à l’endettement  (plafond de déficit structurel fixé à 0,35 % du PIB) en excluant certaines dépenses de défense au-delà de 1 % du PIB et en mobilisant un fonds spécial de EUR 100 milliards pour la défense, tout en créant un fonds d’investissement pouvant atteindre EUR 500 milliards pour les infrastructures.

Si l’Europe investit davantage, elle peut soutenir sa demande, accélérer sa transition énergétique et réduire certaines dépendances

Ces efforts comptent pour l’économie européenne : ils signalent que la contrainte de sécurité peut faire évoluer l’orthodoxie budgétaire.

Pour les investisseurs, cela ouvre un champ de réflexion sur la re-tarification du risque européen : si l’Europe investit davantage, elle peut soutenir sa demande, accélérer sa transition énergétique et réduire certaines dépendances, à condition de coordonner ses priorités et de convertir l’effort budgétaire en capacité productive.

L’alliance transatlantique très affaiblie : la thèse géopolitique de Gérard Araud

Gérard Araud, ancien ambassadeur de France aux États-Unis, a frappé par la netteté de son diagnostic et son franc-parler. Pour lui, l’Europe doit intégrer une donnée nouvelle : « Géopolitiquement, nous sommes seuls et nous ne pouvons plus compter sur les Américains. » Il rappelle que cette prise de conscience n’est pas homogène : certains pays, notamment en Europe du Nord et à l’Est, restent « viscéralement attachés à l’alliance américaine ». Pourtant, le déplacement du centre de gravité mondial est une tendance de fond.

Dans la salle, Gérard Araud a rattaché ce constat à l’érosion de la puissance relative occidentale dans l’échiquier mondial. Les chiffres exacts varient selon la méthodologie, mais la trajectoire est documentée : la part des économies du G7 dans le PIB mondial recule sur plusieurs décennies, tandis que les émergents gagnent du poids. Pour lui, la conséquence est stratégique : « l’Occident ne domine plus », d’où une injonction : « réapprendre la grammaire des relations internationales » et accepter qu’on vit dans un monde de rapports de force plus violents, où la sécurité redevient un langage, et où l’Europe doit redevenir visible.

Marchés : rester investi et structurer la résilience

Dans un tel environnement, Samy Chaar a assumé une ligne d’investissement pragmatique : « nous restons investis », car, malgré les risques, l’économie demeure en expansion. La clé est la discipline de construction de portefeuille : diversification régionale, recherche d’opportunités là où elles se présentent et maintien d’actifs de stabilisation.

La clé est la discipline de construction de portefeuille : diversification régionale, recherche d’opportunités là où elles se présentent et maintien d’actifs de stabilisation

Deux exemples cités ont servi de fil conducteur : l’or, malgré sa volatilité, et le franc suisse, perçu comme offrant un degré de protection dans les phases de stress. L’idée n’est pas de « se réfugier » en permanence, mais de combiner moteurs de performance et amortisseurs. Dans un monde où les chocs sont souvent politiques avant d’être financiers, cette architecture devient un outil de gestion du risque aussi important que la sélection d’actifs elle-même.

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La question de l’usage de la dette publique

Les questions de la salle ont logiquement porté sur le coût de la sécurité. Samy Chaar a déplacé le débat : plutôt que de fixer un seuil abstrait de dette, « il faut regarder ce qu’on en fait ». Ce dernier cite le Japon comme repère de grandeur : la dette publique brute atteint environ 237% du PIB en 2024 selon les données du FMI, bien au-delà des standards européens. Sa thèse : une dette qui finance l’infrastructure, l’énergie, la résilience, ou autrement dit des actifs productifs ou stratégiques, peut relever d’une dette « utile » si elle protège le potentiel de croissance et réduit les vulnérabilités.

L’usage de la dette publique renvoie à la trajectoire des taux d’intérêt, à la prime de terme et à la capacité des États à arbitrer entre croissance et discipline budgétaire

Pour les investisseurs, ce débat n’est pas théorique : il renvoie à la trajectoire des taux d’intérêt, à la prime de terme et à la capacité des États à arbitrer entre croissance et discipline budgétaire. Dans un monde plus fragmenté, les besoins d’investissement public risquent de rester élevés ; la question devient alors celle de la crédibilité des trajectoires davantage que celle du niveau immédiat de dette ou de déficit.

Demande européenne, contradictions du commerce et changement de règles

Derniers temps forts de cet événement parisien, les questions de l’auditoire ont donné lieu à des échanges nourris avec les intervenants. À la question sur l’avenir de l’Europe face à la stratégie américaine de réindustrialisation et à l’autosuffisance chinoise, Samy Chaar a plaidé pour un rééquilibrage par la demande : « Pourquoi est-ce que l’Europe ne pourrait pas créer un peu de demande ? », argumentant « L’Europe a un très grand marché potentiel de 500 millions d’habitants ». L’idée est claire : celle d’ « une Europe qui investit, qui crée de l’emploi et qui stimule sa demande intérieure pour renforcer son autonomie et sa souveraineté », en recomposant ses partenariats et limitant la dépendance la demande américaine.

Interrogé sur la contradiction entre protectionnisme et échanges, Samy Chaar a rappelé que le commerce sino-américain demeure massif. Les importations américaines de biens depuis la Chine ont atteint USD 438,7 milliards en 2024, selon les statistiques officielles américaines. Enfin, sur la tentation de minimiser les ruptures actuelles, Gérard Araud a répondu, fidèle à sa ligne argumentaire : « Trump est le symptôme, il n’est pas la maladie », tandis que Samy Chaar a insisté : « les règles du jeu ont changé », notamment sur la politique industrielle, les subventions et le protectionnisme.

Pour l’investisseur, le message est double : le monde devient plus volatil, mais il ouvre aussi des cycles d’investissement durables ; l’enjeu est de rester exposé au potentiel de croissance et rester investi tout en architecturant la résilience

Transformer l’incertitude en stratégie d’investissement

Cette édition parisienne de « Rethink Perspectives » a permis de dresser un parallèle précieux entre géopolitique et allocations de portefeuille : rivalité technologique, goulots d’étranglement, retour de la sécurité, réarmement budgétaire européen, et persistance d’une interdépendance commerciale que les chiffres confirment.

Pour l’investisseur, le message est double : le monde devient plus volatil, mais il ouvre aussi des cycles d’investissement durables ; l’enjeu est de rester exposé au potentiel de croissance et rester investi tout en architecturant la résilience.

Dans ces périodes de rupture, Lombard Odier revendique une boussole simple : prendre du recul, repenser sans cesse le monde qui nous entoure et accompagner ses clients dans la durée avec la constance d’une maison d’investissement indépendante, guidée par une vision de long terme.Haut du formulaire

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