Peut-on concilier écologie et croissance ?

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Peut-on concilier écologie et croissance ?

Dimitri Zenghelis - Project Leader, The Wealth Economy, Bennett Institute, University of Cambridge

Dimitri Zenghelis

Project Leader, The Wealth Economy, Bennett Institute, University of Cambridge

Exagérer les défis de la décarbonisation conduit à une politique inadéquate

Au cours de la dernière décennie, le monde a investi davantage dans les énergies renouvelables que dans la production d’électricité à partir de combustibles fossiles. Dans le même temps, le marché des véhicules électriques arrive à un tournant. Pourtant, aucun économiste n’avait prédit ces développements importants car les approches économiques conventionnelles surestiment les coûts de l’adoption de technologies propres.

Dans son discours du prix Nobel, William Nordhaus, l’un des modélisateurs économiques les plus influents dans ce domaine, a qualifié d’« optimales » des températures mondiales de 3 ou 4 degrés au-dessus des niveaux préindustriels au siècle prochain. Le coût élevé des technologies propres dans son modèle rend les réductions d’émissions plus ambitieuses excessivement chères. De nombreux scientifiques considèrent que les niveaux suggérés par William Nordhaus sont probablement catastrophiques.

 

La décroissance est l’un des scénarios les plus contre-productifs

La surestimation des coûts d’ajustement a conduit certains responsables politiques à se demander si une décarbonisation ambitieuse permettrait d’optimiser les ressources. Cependant, un autre camp tire la conclusion contraire. Si le découplage absolu de la consommation et des émissions est prohibitif, disent-ils, le seul moyen d’éviter une urgence planétaire est de réduire la consommation. Ces économistes prônent ce que l’on désigne souvent par le terme de « décroissance ».

Le monde a investi davantage dans les énergies renouvelables que dans la production d’électricité à partir de combustibles fossiles.

La prospérité et le bien-être ne se résument pas à la croissance du PIB. Mais il est important de ne pas confondre la croissance de la production avec celle des intrants matériels tels que les combustibles, les minéraux, les services écosystémiques et les biens d’équipement. Bien qu’intuitivement séduisante, cette condition n’est pas nécessaire. La théorie de la croissance endogène a montré comment le fait d’investir dans la science, la créativité et l’innovation nous permet d’obtenir davantage à partir des ressources dont nous disposons. De cette façon, l’augmentation du rendement des idées compense la diminution du rendement de la main-d’œuvre et du capital physique et génère des ressources pour d’autres investissements.

La théorie de la croissance endogène a montré comment le fait d’investir dans la science, la créativité et l’innovation nous permet d’obtenir davantage à partir des ressources dont nous disposons.

Contrairement aux ressources matérielles, le savoir engendre le savoir et ne s’épuise pas lorsqu’il est utilisé. La connaissance n’est pas exactement « du vent », puisqu’elle est créée et diffusée par une infrastructure numérique gourmande en énergie (qui représente 8% de la production mondiale d’électricité), mais en général cette innovation réduit le besoin en matériel de chaque unité de valeur de PIB créée.

La connaissance et l’innovation sont mieux placées pour induire la soutenabilité

Tout cela n’est pas nouveau. John Stuart Mill soutenait que même si l’économie matérielle atteignait un état stationnaire, notre développement intellectuel augmenterait indéfiniment. Martin Weitzman a montré comment le regroupement d’idées existantes génère une quantité potentiellement illimitée de nouvelles idées.

Même si l’économie matérielle atteignait un état stationnaire, notre développement intellectuel augmenterait indéfiniment.

Cela se traduit par l’importance croissante dans le revenu national des produits immatériels liés au savoir, aux logiciels, nouveaux médias, bases de données et bibliothèques, à la rédaction créative et aux services en ligne. Les biens immatériels représentent également une part croissante du capital de base nécessaire à la production. L’évaluation des plus grandes entreprises du monde est maintenant fondée principalement sur leur capital incorporel et non plus sur la valeur de leur personnel, de leurs bâtiments ou de leurs biens d’équipement. En 1975, environ 20% de la valeur des sociétés cotées en Bourse était immatérielle – les idées, les processus et les réseaux que l’entreprise a développés. En 2015, ce niveau était passé à environ 80%.

L’évaluation des plus grandes entreprises du monde est maintenant fondée principalement sur leur capital incorporel et non plus sur la valeur de leur personnel, de leurs bâtiments ou de leurs biens d’équipement.

Il convient de noter que ce capital immatériel est très vulnérable aux impacts du changement climatique, à l’évolution rapide des exigences technologiques et à la menace croissante de litiges, car le monde politique et les dirigeants portent sciemment atteinte aux moyens de subsistance. Une étude récente a montré que 51% de la valeur des entreprises axées sur le consommateur est liée à la croissance future, laquelle est menacée par des questions de soutenabilité.

 

La dématérialisation est une condition préalable à la soutenabilité....

Bien sûr, le fait que nous puissions croître sans utiliser plus de matériaux ne signifie pas que nous le ferons. La dégradation généralisée de l’environnement et les pressions exercées sur l’environnement montrent clairement que la dématérialisation de la consommation est nécessaire pour endiguer l’épuisement du capital naturel et éviter un changement climatique dangereux. C’est certainement le cas lorsqu’il n’existe aucun substitut viable à des éléments comme la terre, l’eau accessible et les actifs renouvelables comme les réserves de poissons, l’air pur, le biote et la biodiversité des écosystèmes. Avec moins de solutions technologiques à mettre en œuvre et moins d’alternatives à adopter, le découplage de l’épuisement de ces actifs sera plus difficile à réaliser.

La dégradation généralisée de l’environnement et les pressions exercées sur l’environnement montrent clairement que la dématérialisation de la consommation est nécessaire pour endiguer l’épuisement du capital naturel et éviter un changement climatique dangereux.

Malgré cela, 75% des Millenials déclarent aujourd’hui préférer dépenser de l’argent pour des expériences plutôt que pour des possessions matérielles. Dans le même temps, l’innovation en matière d’efficacité de production et d’utilisation des matériaux, ainsi que la location, le partage, le recyclage et la réutilisation nous permettent de tirer le meilleur parti des ressources dont nous disposons. Plus de prospérité ne signifie pas forcément plus de matériaux.

 

... mais la « décroissance » ne sera pas la solution

La dématérialisation offre des avantages non négligeables pour la santé grâce à une planification urbaine meilleure et plus efficace, à la réduction de la pollution urbaine et des embouteillages, ainsi qu’à une meilleure efficacité énergétique et des matériaux. Des améliorations économiques dans la façon dont nous gérons l’eau, la terre et les aliments sont également possibles, même dans les secteurs de l’aviation, du transport maritime et de l’industrie. La Commission mondiale sur l’économie et le climat a constaté qu’au moins la moitié, voire jusqu’à 90%, des réductions d’émissions mondiales nécessaires pour atteindre un objectif climatique ambitieux pourraient générer des avantages nets pour l’économie. Le FMI recommande de fixer les prix des combustibles fossiles sur la base d’arguments économiques. Il semble prématuré de préconiser le ralentissement ou l’arrêt de la croissance comme moyen d’atteindre la soutenabilité alors que tant d’occasions d’améliorer l’efficacité, la productivité et le bien-être demeurent inexploitées.

La Commission mondiale sur l’économie et le climat a constaté qu’au moins la moitié, voire jusqu’à 90%, des réductions d’émissions mondiales nécessaires pour atteindre un objectif climatique ambitieux pourraient générer des avantages nets pour l’économie.

 

L’expérience de la décroissance n’est pas prometteuse

Ce qui importe pour la soutenabilité, ce n’est pas la consommation finale de biens et services, mais la consommation intermédiaire de ressources primaires. Les deux peuvent évoluer en parallèle, mais ne le font pas toujours. En fait, l’histoire montre que les économies en déclin ne sont ni propres ni efficientes dans l’utilisation de leurs ressources. Deux des plus grands exemples récents de réduction délibérée de la consommation, dictée par les politiques, sont le rationnement des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale et le rationnement des Soviétiques pendant la guerre froide. Ni l’un ni l’autre n’a induit une renaissance écologique. On peut littéralement constater l’échec de la préservation de la biodiversité des forêts avec la faible consommation en Haïti par rapport à la forte consommation en République Dominicaine.

En effet, la contraction économique serait l’une des solutions les plus coûteuses au problème climatique.

En effet, la contraction économique serait l’une des solutions les plus coûteuses au problème climatique. En divisant la production mondiale par les émissions annuelles, chaque tonne de CO2 est associée à une production mondiale moyenne de USD 2’000. Une technologie de réduction des émissions qui coûte USD 2’000/tCO2 représenterait un très mauvais rapport coûts-bénéfice, alors que de nombreux économistes considèrent qu’un prix de USD 10 à 100/tCO2 correspondrait à une trajectoire de 2 degrés. Bien sûr, la décroissance allège d’autres pressions environnementales que le carbone, mais l’innovation ciblée est également efficace pour préserver un capital naturel plus large.

La décroissance allège d’autres pressions environnementales que le carbone, mais l’innovation ciblée est également efficace pour préserver un capital naturel plus large.

La décroissance est politiquement contre-productive

La décroissance freine l’innovation nécessaire à l’efficacité des ressources. D’un point de vue pratique, c’est une idée difficile à faire accepter. Dans les régions du monde en développement rapide, la croissance est (à juste titre) considérée comme un moyen essentiel d’éradiquer la pauvreté.

 

La décroissance freine l’innovation nécessaire à l’efficacité des ressources

Le problème qui se pose lorsqu’il s’agit de définir la soutenabilité en termes de sacrifices et de privations, c’est qu’il s’agit simplement de mauvaises prévisions et d’une mauvaise politique. Leurs défenseurs, comme leurs détracteurs qui prétendent que la soutenabilité n’offre pas un bon rapport coûts-bénéfice, non seulement se trompent sur l’avenir, mais ils le faussent. Dans la mesure où l’on croit leurs idées, elles deviennent auto-réalisatrices en générant des comportements qui retardent notre capacité à orienter et à gérer une transition durable. Cela génère ce que les théoriciens du jeu appellent un équilibre de Nash inférieur, un état stable dans lequel aucun participant ne bénéficie d’un changement de stratégie à moins que d’autres participants ne changent également de stratégie.

Leurs défenseurs, comme leurs détracteurs qui prétendent que la soutenabilité n’offre pas un bon rapport coûts-bénéfice, non seulement se trompent sur l’avenir, mais ils le faussent.

L’augmentation des rendements d’échelle dans la découverte et la production signifie qu’il n’y a aucune raison que l’avenir ne soit pas plus propre, plus silencieux, plus sûr, plus efficace, plus productif et plus prospère. Mais cela exige du leadership.

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