Et si se focaliser sur le PIB plutôt que sur les richesses mettait notre avenir en péril ?

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Et si se focaliser sur le PIB plutôt que sur les richesses mettait notre avenir en péril ?

Dimitri Zenghelis - Senior Visiting Fellow au Grantham Research Institute du LSE

Dimitri Zenghelis

Senior Visiting Fellow au Grantham Research Institute du LSE

Ignorer ou négliger les bilans planétaires nous expose à de grands risques. Pour comprendre l’économie et informer les décideurs et les entreprises des conséquences de leurs choix en matière d’investissement, il est nécessaire d’opter pour une comptabilité plus exhaustive des richesses nationales. Les avantages d’une telle approche sont multiples : les considérations d’avenir seraient davantage intégrées dans les plans d’activités, les stratégies économiques mieux protégées et nous pourrions relever bon nombre des défis sociaux et économiques auxquels nous sommes confrontés. Elle pourrait apporter une réponse salutaire à la crise existentielle que le monde connaît actuellement.


Il est temps de repenser les choses

Le 24 mai dernier, dans 110 villes autour du monde, des centaines de millier de jeunes ont déserté les bancs de l’école pour protester contre l’inaction politique face au changement climatique. D’autres mouvements de ce type sont prévus. La colère de ces jeunes est compréhensible. La planète dont ils hériteront est en proie à une crise profonde. Or l’une des causes de cette inertie est un facteur que l’on omet souvent, mais qui n’en est pas moins primordial : l’obsession des décideurs politiques pour les revenus ou le PIB.

Notre qualité de vie ne dépend pas seulement de nos revenus annuels. Elle dépend aussi de l’accès à des actifs essentiels.

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Notre qualité de vie ne dépend pas seulement de nos revenus annuels. Elle dépend aussi de l’accès à des actifs essentiels. Quand les gens évaluent leur « prospérité », ils ne pensent pas systématiquement aux revenus. D’autres considérations entrent en ligne de compte, telles que leur épargne, leur retraite, le capital humain, leurs hypothèques, leurs dettes ou encore leurs prêts étudiants. Ils se demandent si, demain, ils pourront encore accéder à certains biens et services, notamment certaines matières premières. L’accès aux opportunités et l’Etat de droit sera-t-il garanti ? Sont-ils assurés contre les risques découlant des bouleversements, des conflits et de l’insécurité ? Chez les chefs d’entreprise, la priorité est accordée au bilan, notamment à leurs dettes et à leurs immobilisations corporelles et incorporelles, qui déterminent leur capacité à générer des bénéfices futurs. Quant aux investisseurs, ils sont en premier lieu préoccupés par leur patrimoine lorsqu’ils rééquilibrent leur portefeuille.

L’amélioration du bien-être n’est possible que si l’accès à ces actifs augmente. Si l’on veut que les jeunes puissent profiter d’une qualité de vie que les dernières générations tiennent pour acquise, il faut préserver et consolider les richesses. De toute évidence, le capital de connaissances va augmenter au fil des découvertes et des innovations. Il n’empêche que la prospérité dépend aussi de notre capacité à vivre dans une société pacifique et confiante, dotée d’institutions fonctionnelles, à l’abri des risques climatiques, avec des écosystèmes non dégradés qui génèrent des services écosystémiques fiables. Notre patrimoine global est déterminé par la valeur actuelle nette de ces avantages. Un autre paramètre dont nous devons tenir compte est le fait que les actifs ne sont pas strictement remplaçables. L’épuisement des ressources naturelles, comme la déforestation de l’Amazonie ou l’extinction massive de poissons ou d’insectes, ne peut pas être compensé par la production et le capital humain. Toute étude portant sur la durabilité doit identifier les formes de capital nécessaires pour préserver le bien-être des générations futures. Or le PIB n’intègre aucune de ces dimensions.

L’épuisement des ressources naturelles, comme la déforestation de l’Amazonie ou l’extinction massive de poissons ou d’insectes, ne peut pas être compensé par la production et le capital humain.

Les limites du PIB

Le PIB est un indicateur pratique. Cette mesure normalisée, communément comprise et appliquée mesure le flux de production, les recettes et les dépenses d’un pays. Elle permet d’établir des comparaisons entre des périodes et des pays. Mais aujourd’hui, les politiques économiques tournées vers l’avenir mettent de plus en plus l’accent sur la gestion du portefeuille d’actifs auquel un pays à accès, afin de s’assurer que ses citoyens pourront bénéficier durablement de ces avantages plus tard.

Il est indispensable de mesurer les richesses pour avoir une compréhension plus globale de l’économie de nos jours. Si nous ne possédons pas suffisamment d’informations sur les actifs nécessaires à une production propre, nous ne pourrons pas relever des défis complexes, allant de la lutte contre le changement climatique à l’explication du « paradoxe de la productivité », un phénomène qui frappe de nombreuses économies avancées. Face aux défis que posent les nouvelles technologies, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle, des mégadonnées et de l’automatisation, les responsables politiques ne pourront pas agir sans instances favorisant les personnes qui en bénéficieront et protégeant les personnes qui en pâtiront.

Si nous ne possédons pas suffisamment d’informations sur les actifs nécessaires à une production propre, nous ne pourrons pas relever des défis complexes, allant de la lutte contre le changement climatique à l’explication du « paradoxe de la productivité ».

A l’Université de Cambridge, je travaille avec des collègues sur un nouveau projet, dans le cadre duquel nous cherchons à dépasser le concept de PIB. Notre démarche vise à compléter progressivement le PIB avec un petit tableau de bord consignant l’accès aux actifs essentiels. Le processus est chapeauté par le Trésor néo-zélandais. Nous examinons le capital produit, naturel et humain, ainsi que le capital intellectuel, social et institutionnel et les actifs financiers. Notre mesure de la réussite économique doit tenir compte de ces divers atouts essentiels dans un cadre plus adapté à notre conception de la prospérité. Cette approche nous permet de réfléchir aux formes de capital que nous devons préserver pour le bien-être des générations futures.


Une planète en bonne santé est gage de prospérité des nations

La Banque mondiale mesure désormais la « richesse véritable » des nations, un indicateur qui tient compte du capital économique et naturel, ainsi que du capital productif « immatériel » (constitué principalement de capital humain, social et institutionnel). Elle estime que le capital immatériel peut représenter entre 60% et 80% de la richesse totale dans la plupart des pays développés. Il est donc totalement insensé d’ignorer un facteur de bien-être aussi important.

La Banque mondiale mesure désormais la « richesse véritable » des nations, un indicateur qui tient compte du capital économique et naturel, ainsi que du capital productif « immatériel ».

Notre projet à Cambridge se concentre sur le capital social et naturel. Nous avons choisi le capital social parce que les données transversales montrent depuis longtemps qu’un capital social solide fondé sur la confiance, l’engagement civique et des institutions efficaces va de pair avec le bien-être et la croissance économique. Par exemple, une étude très remarquée a révélé qu’une augmentation modérée d’une mesure de la confiance au niveau du pays augmente sensiblement la croissance économique. Une autre étude pionnière a montré à quel point les disparités régionales en matière de capital social (niveaux de coopération, de participation, d’interaction sociale et de confiance) remontant à plusieurs centaines d’années avaient déterminé la capacité des villes et régions italiennes à fonctionner efficacement.

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Par ailleurs, la croissance du PIB qui découle du capital qui s’épuise n’est pas durable et fait fi du bien-être des générations futures. D’où l’importance cruciale de mesurer le capital naturel. Cette mesure qui englobe l’eau, l’air, le sol, la géologie et les organismes vivants qui nous fournissent les composantes fondamentales (parfois très complexes) de toutes les autres formes de capital, va bien au-delà du bien-être. Force est de constater que cet indicateur fait grise mine. Dieter Helm, Président indépendant du Natural Capital Committee du Royaume-Uni, affirme que la croissance économique du XXe siècle a été spectaculaire, mais qu’elle a été alimentée par un parasitisme massif des ressources environnementales. Si le capital humain, physique et intellectuel est souvent en pleine croissance, ce n’est généralement pas le cas du capital naturel. Or cela a des conséquences graves en matière de bien-être.

La croissance du PIB qui découle du capital qui s’épuise n’est pas durable et fait fi du bien-être des générations futures. D’où l’importance cruciale de mesurer le capital naturel.

Propositions de valeur

Il n’est pas facile d’améliorer la qualité des statistiques et des informations sur les actifs dont nous disposons. Reste que si nous parvenons, même partiellement, à élaborer des mesures tout en identifiant leurs lacunes, nous pourrons mieux éclairer les décisions stratégiques et commerciales. L’un des problèmes est que l’évaluation des actifs, contrairement à celle des biens et services, doit être prospective et fondée sur les attentes. Par conséquent, la valeur ne peut jamais être arrêtée de manière définitive. Cela rend l’évaluation du patrimoine plus volatile, mais pas moins réelle pour autant. Ainsi, au lendemain d’un krach boursier, les usines, les terres et la main-d’œuvre source de production n’ont pas disparu, mais les attentes quant à leur capacité à générer des bénéfices dans l’avenir auront diminué.

Toutefois, la dimension prospective est précisément ce qui fait de la richesse un meilleur indicateur de la durabilité et de la santé d’une nation que la production annuelle ou le PIB. Elle tient compte de l’avenir. Par ailleurs, sachant que les attentes peuvent être influencées, les entreprises et les gouvernements devront faire preuve d’un leadership crédible et d’innovation pour avoir un impact sur la réalité et créer et détruire des richesses en orientant de nouveaux comportements, technologies et marchés pour remplacer les anciens. Les indicateurs eux-mêmes peuvent également exercer un pouvoir sur l’économie : si les statistiques permettent de rendre compte de la situation de l’économie, les décideurs, les entreprises et les individus modifient leur comportement en fonction de ces observations.

La dimension prospective est précisément ce qui fait de la richesse un meilleur indicateur de la durabilité et de la santé d’une nation que la production annuelle ou le PIB. Elle tient compte de l’avenir.

Agir dès maintenant

Les jeunes ont une vision de l’avenir appelée à séduire de plus en plus les milieux politiques et à être rentable pour les entreprises. Reste que cette vision ne pourra être concrétisée si les offices nationaux de statistique ne recueillent pas des données exhaustives sur la richesse, dont les jeunes en colère et les investisseurs ont urgemment besoin. On pourrait envisager d’instituer une instance chargée de rendre compte chaque année au Parlement des perspectives d’avenir à l’aune d’une comptabilité des richesses et de l’évolution des bilans nationaux au sens large. Cette nouveauté améliorerait la qualité des conseils stratégiques, stimulerait le débat public et susciterait des échanges dans les institutions démocratiques. Mais surtout, les investisseurs et les innovateurs pourraient bénéficier de l’action destinée à préserver notre planète et contribuer à façonner un avenir sûr et durable que nos enfants appellent de leurs vœux.


Bibliographie

Dimitri Zenghelis est Senior Visiting Fellow au Grantham Research Institute du LSE , où il était responsable de la politique climatique de 2013 à 2017. En 2014, il a été économiste en chef par intérim au sein de la Global Commission on the Economy and Climate (également appelée The New Climate Economy). Plus récemment, il a occupé le poste de Senior Economic Advisor du groupe d’innovation à long terme de Cisco et a été membre associé du Royal Institute of International Affairs, Chatham House. Auparavant, il a dirigé le Stern Review Team de l’Office of Climate Change à Londres, et a été l’un des principaux auteurs de la Stern Review on the Economics of Climate Change, commandée par Gordon Brown, le chancelier de l’Echiquier de l’époque. Avant de travailler sur le changement climatique, Dimitri a travaillé au Trésor de Sa Majesté, dont il a été responsable des prévisions économiques pendant quatre ans. A ce titre, il a régulièrement organisé des séances d’information avec le chancelier de l’Echiquier Gordon Brown et le Premier ministre Tony Blair. Il conseille actuellement le maire de Londres et le Comité britannique sur le changement climatique. 

Veuillez noter que les points de vue et opinions exprimés sont ceux de Dimitri Zenghelis et ne reflètent pas nécessairement ceux du groupe Lombard Odier.

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