Business éthique en Afrique

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Business éthique en Afrique

Serge Michel - Journaliste, co-fondateur et directeur éditorial du nouveau média suisse Heidi.news

Serge Michel

Journaliste, co-fondateur et directeur éditorial du nouveau média suisse Heidi.news

Les trois minibus se sont arrêtés sous le grand arbre, au bout de la route poussiéreuse. Sur la place, les villageois sont presque tous là, en arc de cercle pour les accueillir. Il y a le maire, dans sa plus belle veste, le responsable de la coopérative laitière, en cravate et chapeau gris, les fermiers endimanchés et les fermières dans les robes colorées qu’elles portent aussi à l’église.

Les visiteurs blancs sont rares à Kapsitwet, au pied du Mont Elgon, dans l’ouest du Kenya. La région est pauvre, ingrate et politiquement instable. La dernière fois, c’était lors des crues de la rivière Sabwani, six mois plus tôt, pour livrer des tentes pour les dizaines de familles déplacées. Et il n’est encore jamais arrivé que les visiteurs de ce petit village agricole soient de hauts responsables d’entreprises mondialement connues.

Un projet innovant

L’homme qui parle maintenant est en jeans, baskets et chemise blanche aux manches retroussées. Il porte une barbe de trois jours et une bouteille d’eau dans la poche arrière. C’est Emmanuel Faber, le patron de Danone, numéro 1 mondial des produits laitiers frais, 100’000 employés dans plus de 60 pays. Son discours est compliqué. Il est question d’agroforesterie, d’érosion, de séquestration du carbone. Un fermier sort du cercle et remercie les visiteurs de leur présence. Il a huit vaches qui produisent chacune, au mieux, 3 litres par jour (contre 28 litres par jour en moyenne en Europe). Il demande à Monsieur Faber « Que puis-je faire? ». Il explique qu’iI arrive que les “hawkers”, les colporteurs à moto qui revendent immédiatement le lait sur le marché local, souvent coupé d’eau, paient mieux que la coopérative qui vient de recevoir un équipement flambant neuf.

Emmanuel Faber n’est pas déboussolé par la question, il n’est pas un patron comme les autres.

C’est que le projet qu’il a inauguré au Kenya à l’automne 2016 est une petite révolution. Il ne s’agit pas d’aide classique, d’un don ou d’un prêt, mais d’un investissement social et environnemental via le fonds carbone Livelihoods créé par Danone, Schneider Electric, Hermès, l’entreprise suisse Firmenich ainsi que plusieurs autres. C’est un montage à la fois sophistiqué et prometteur qu’il n’est pas facile de résumer, aux intéressés, debout, dans un village kenyan, sous le soleil de midi.

Le projet que Emmanuel Faber a inauguré au Kenya à l’automne 2016 est une petite révolution. Il ne s’agit pas d’aide classique, d’un don ou d’un prêt, mais d’un investissement social et environnemental.

Essayons pourtant: le fonds investit 3,5 millions d’euros pour qu’une ONG suédoise, Vi Agroforestry, aide par étape 30’000 petits éleveurs du Mont Elgon à augmenter leur production de 3 à 10 litres de lait par jour et par vache. Pour y arriver, Vi leur apprend à soigner et nourrir leurs bêtes puis à travailler avec des coopératives laitières qui ont elles-mêmes reçu une partie de l’investissement. Mais surtout, l’ONG forme ces paysans à l’agroforesterie : planter des arbres dans les champs pour faire de l’ombre et retenir l’humidité de la terre qui sera recouverte de déchets végétaux, creuser de petits canaux, éviter les engrais chimiques, diversifier leurs récoltes et parquer le bétail à l’écart afin qu’il ne saccage pas les cultures.

Le fonds investit 3,5 millions d’euros pour qu’une ONG suédoise, Vi Agroforestry, aide par étape 30’000 petits éleveurs du Mont Elgon à augmenter leur production de 3 à 10 litres de lait par jour et par vache.

De son côté, le géant laitier kenyan Brookside Dairy Limited, dont Danone possède 40% depuis 2014, s’engage à racheter la production des quinze coopératives de la région, qui va passer de 5000 à 135’000 litres par jour. Quant au fonds Livelihoods, il se rembourse en dix ans grâce à une part des ventes de lait mais surtout grâce aux crédits carbone redistribués à ses membres. Ces améliorations agricoles permettent en effet de séquestrer plus d’un million de tonnes de gaz à effet de serre.

Ces améliorations agricoles permettent en effet de séquestrer plus d’un million de tonnes de gaz à effet de serre.

« Un triple succès »

L’architecte de ce projet, l’homme qui a consacré des mois à le concevoir et à le mettre en place, a le triomphe modeste. “Ce n’est pas de la “rocket science”, mais appliqué à 30’000 éleveurs, ça va donner quelque chose”, dit Bernard Giraud, président et co-fondateur de Livelihoods Venture doté de 40 millions d’euros en 2011 et doublé d’un second fonds de 100 millions en 2017 pour des projets similaires dans la production de vanille à Madagascar, de cacao en Côte d’Ivoire ou de noix de coco aux Philippines.

Ce n’’est pas de la “rocket science”, mais appliqué à 30’000 éleveurs, ça va donner quelque chose”, dit Bernard Giraud.

Ce “quelque chose” de Bernard Giraud est un triple miracle, rarement observé dans les projets d’aide au développement. Les fermiers augmentent leurs revenus, Brookside diversifie et sécurise ses approvisionnements en lait et les investisseurs européens retrouvent leur mise et avancent vers leur objectif de neutralité en carbone. Cerise sur le gâteau: le dispositif d’agro-foresterie diminue aussi l’érosion, dramatique dans la région du Mont Elgon: jusqu’à 70 tonnes de terre par hectare et par an qui filent via les rivières jusqu’au lac Victoria. La cause de l’érosion est connue depuis longtemps : la déforestation. Entre 2000 et 2010, 3,4 millions d’hectares de forêt ont été rayés chaque année de la carte africaine, soit l’équivalent de la Belgique.

Une finance à impact positif 

La terre va mieux, les hommes aussi… Vu ainsi, le projet du Mont Elgon semble aller de soi. Mais le fonds Livelihoods n’en représente pas moins un changement de paradigme, pour tout le monde. Du côté des investisseurs, d’abord, ce modèle d’investissements innovants qui veut résoudre tout à la fois des questions liées au changement climatique et à la pauvreté, représente un saut important. Pendant longtemps, pour beaucoup de grandes entreprises, le business était le business, avec des objectifs financiers. De leur côté, les départements Corporate Social Responsability (CSR) menaient des projets bons ou mauvais, qui tenaient parfois autant de la communication que de la volonté d’avoir un véritable impact sur le terrain.

Dans ce nouveau schéma, le business lui-même doit produire des effets bénéfiques. Les considérations CSR sont intégrées dans les décisions stratégiques et la direction des opérations. C’est notamment le sens de la certification B Corp des entreprises, à laquelle aspire Danone.

Dans ce nouveau schéma, le business lui-même doit produire des effets bénéfiques. Les considérations CSR sont intégrées dans les décisions stratégiques et la direction des opérations.

Mais c’est aussi une petite révolution pour les ONG de terrain qui, depuis des décennies, se méfient des entreprises globalisées. “Cela fait 30 ans qu’on a des programmes dans la région, dit Henrik Brundin, vice-président de Vi Agroforestry. On a aidé les paysans à produire de beaux légumes mais jamais à les vendre, surtout pas à des multinationales. Et c’est vrai que leur situation n’a pas changé en 30 ans. Désormais, je ne pense plus que le business soit intrinsèquement mauvais et le développement intrinsèquement bon”. L’aveu de cet agronome suédois formé aux Etats-Unis est sincère: “Oui, nous avons dû nous convertir au capitalisme!”, sourit-il. Même si Emmanuel Faber, de son côté, se dit en quête d’une “autre forme de capitalisme”.
 

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Margaret Muchanga, une paysanne de Kapsitwet, n’a que faire de ces discussions théoriques. Elle n’a pas le sentiment de perdre au change depuis qu’elle applique les conseils de Vi Agroforestry et travaille avec une multinationale, mais plutôt d’entrevoir enfin une voie vers la prospérité. Elle montre ses progrès: un compost organique qui lui permet de se passer d’engrais et de pesticides, l'étable et l'enclos qui tiennent les vaches à l’écart et des cultures qui se sont beaucoup diversifiées: bananes, café́, courgettes, haricots, patates douces, maïs, choux, fourrage. « Je peux maintenant vendre une partie de ma production », dit Margaret, qui fait vivre douze personnes avec moins d’un hectare et fournit même du travail aux familles voisines.


Note de l’auteur 

Si certaines entreprises peuvent changer au point de consacrer des moyens importants à des mécanismes comme ceux décrits ci-dessus, si des ONG peuvent changer au point d’abandonner leur dégoût de l’économie de marché, alors les médias, aussi, devraient changer. Je suis convaincu que de chercher et raconter des histoires constructives, d’enquêter sur les solutions et pas seulement sur les problèmes, tout cela est l’un des rares moyens dont les médias disposent encore pour redonner aux lecteurs-citoyens une raison de s’engager et d’améliorer notre planète, qui en a bien besoin.

© photo: Nicolas Lieber

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