Shock & roll : la géopolitique du pétrole

perspectives d’investissement

Shock & roll : la géopolitique du pétrole

Stéphane Monier - Chief Investment Officer<br/> Lombard Odier Private Bank

Stéphane Monier

Chief Investment Officer
Lombard Odier Private Bank

Les prix du pétrole ont augmenté de 8,7 % depuis l'attaque de deux pétroliers dans le détroit d'Ormuz le 13 juin. L'intensification des tensions dans la région du Golfe, qui s’est notamment caractérisée par la destruction d’un drone américain par l'Iran, une frappe aérienne annulée au dernier moment par les États-Unis et des accusations de cyberattaques, témoigne des enjeux majeurs que représentent le pétrole et le commerce pour l'économie mondiale ; elle ne doit toutefois pas occulter les pressions que subissent les prix dans un marché de l'énergie bien approvisionné

Les relations déjà ténues entre les États-Unis et l'Iran se sont rapidement détériorées. En mai 2018, les États-Unis ont dénoncé les engagements qu’ils avaient pris en 2015 conjointement aux États européens, dans le cadre du Plan d'action global commun, afin de pouvoir à nouveau infliger des sanctions à l’Iran. Cette décision a laissé peu de marge de négociation à ce dernier, ainsi que peu d’options de survie, étant donné la volonté américaine d’obliger le pays à un changement de régime. La « politique de pression maximale » de l’administration Trump vise à détruire l’économie iranienne par le biais des sanctions. Depuis que les États-Unis se sont retirés de l’accord nucléaire, les exportations de pétrole de l’Iran sont passées de 2,5 millions de barils par jour (bpj) en avril 2018 à environ 0,3 million de bpj au cours des trois premières semaines de ce mois (ce que l’Iran réfute).

L’économie iranienne a souffert. En 2017, le pays avait enregistré une croissance économique de 3,8 % ; puis, en 2018, une contraction de 3,9 % et une nouvelle baisse de 6 % cette année, selon les prévisions du Fonds monétaire international publiées en avril. Les sanctions imposées par les États-Unis mettent à l’épreuve leurs propres alliances et soulignent les différences existant entre l’administration Trump et la Chine. Alors que la Turquie et l’Inde ont réduit leurs achats de pétrole iranien, la Chine reste le principal client de l’Iran. Le président Trump a pris de nouvelles sanctions cette semaine à l’encontre des dirigeants iraniens ; l’Iran a répliqué en annonçant qu’il accélérerait son programme d’armement nucléaire si les États européens ne prenaient pas des mesures permettant de contourner les restrictions commerciales imposées par les États-Unis, et ce avant une échéance fixée au 8 juillet.

Alors que la Turquie et l’Inde ont réduit leurs achats de pétrole iranien, la Chine reste le principal client de l’Iran.

En avril, les États-Unis ont qualifié les Gardiens de la révolution iraniens d’organisation terroriste. C’était la première fois que l’armée d’un État faisait l’objet d’une telle dénomination. Quelques jours plus tard, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et la Norvège ont annoncé que quatre navires pétroliers avaient été sabotés.

Bien que l’Iran nie avoir participé aux attaques de pétroliers les plus récentes, le gouvernement de Téhéran a répété à plusieurs reprises que, s’il n’était plus en mesure d’exporter son pétrole, il perturberait à son tour les exportations faites par d’autres pays. Un tiers du pétrole brut mondial transporté par mer passe par le détroit d’Ormuz, qui équivaut à un chenal maritime d’à peine quelques kilomètres de large situé entre la côte iranienne et la péninsule de Musandam, à Oman. Les itinéraires alternatifs à ce détroit sont par ailleurs peu nombreux.

Le 24 juin, le président Trump s’est interrogé dans un tweet sur la protection que les États-Unis offraient au ravitaillement en pétrole d’autres pays qui transite par le détroit d'Ormuz, en particulier la Chine et le Japon, et ce « pour zéro compensation ». Arguant de la première place occupée par les États-Unis dans la production mondiale d’énergie, (voir graphique 1), il a ajouté que « nous n’avons même pas besoin d’y être présents ».

Le président Trump s’est interrogé dans un tweet sur la protection que les États-Unis offraient au ravitaillement en pétrole d’autres pays qui transite par le détroit d'Ormuz, en particulier la Chine et le Japon, et ce « pour zéro compensation »

Soutenir le pétrole

L'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), plus la Russie, a reporté sa prochaine réunion initialement prévue fin juin aux 1er et 2 juillet. Ce report permet à l’OPEP de se réunir après le G20 qui se tiendra au Japon, où Donald Trump et le président chinois Xi Jinping parleront de leur différend commercial. Tout signe d'une embellie dans les relations américano-chinoises rassurerait les marchés quant à la demande de pétrole. En revanche, si l’atmosphère du G20 s’avérait glaciale, l’OPEP pourrait envisager de réduire davantage sa production en prévision d’une baisse de la demande.

En novembre 2018, l'OPEP + avait accepté de diminuer sa production de 1,2 million de bpj (0,8 million de bpj en provenance de l'OPEP et 0,4 million de bpj en provenance de la Russie et d'autres pays), soit un niveau inférieur à celui d'octobre 2018, afin de garantir une normalisation des stocks mondiaux autour de leur moyenne quinquennale. Selon les données de mai, l’OPEP + produit maintenant environ 2,94 millions de bpj, en deçà du niveau d’octobre 2018, sous l’effet combiné d’une baisse supérieure à l’objectif appliquée par ses membres clés (Arabie saoudite, Russie) et de la chute spectaculaire de la production iranienne et vénézuélienne.


Un meilleur équilibre

Nous estimons que la demande mondiale de pétrole croîtra d'environ 1,2 million de bpj en 2019 - avec le risque que des tensions commerciales persistantes lui portent préjudice. Par ailleurs, la croissance de l'offre américaine devrait rester inchangée, à 1,3 million de bpj. En conséquence, le marché devrait enregistrer un léger excédent pour l'année. L’Association internationale de l’énergie a récemment abaissé ses prévisions de demande à 1,2 million de bpj pour 2019.

Au cours du dernier trimestre de 2018, les cours du pétrole brut Brent ont chuté de plus de 40 % en trois mois (voir graphique 2) en raison du ralentissement de l'économie mondiale. En mai de cette année, le pétrole est tombé en dessous de 60 USD par baril et se négociait autour de 64 USD au moment où nous écrivions ces lignes. Avec des exportations sous pression du côté de l’Iran, de la Lybie et du Venezuela, et une production américaine proche de niveaux record, l’équilibre entre l'offre et la demande est aujourd'hui bien meilleur qu’à la fin de l'année dernière et les stocks sont proches de leur moyenne quinquennale. Nous estimons donc que le brut Brent pourrait atteindre 70 USD par baril d'ici la fin de l'année, avec une moyenne de 64 USD par baril pour 2019.

L’équilibre entre l'offre et la demande est aujourd'hui bien meilleur qu’à la fin de l'année dernière et les stocks sont proches de leur moyenne quinquennale.


Chocs et continuité

Le report de la réunion de l'OPEP + signifie aussi qu'il n'y aura pas de nouvel accord conclu avant l'expiration des quotas de production actuels, à la fin du mois de juin. Trois producteurs du Golfe, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït (seuls membres de l’OPEP disposant de capacités inutilisées) pourraient accepter de reconduire le plafond fixé pour juin à juillet et, selon notre scénario de base, la Russie (qui dispose également de capacités supplémentaires) pourrait aussi maintenir ses niveaux de production actuels.

Les crises pétrolières des années 1970 ont certes provoqué un quadruplement des cours à court terme mais, dans chaque cas, elles ont aussi entraîné des récessions ultérieures qui ont fait redescendre les prix. Près d'un demi-siècle plus tard, le monde est moins dépendant du pétrole. Toute hausse prononcée du prix du pétrole accélérerait probablement le développement et la viabilité des énergies alternatives, ce qui compliquerait les efforts des producteurs de pétrole qui luttent déjà pour diversifier leurs économies au-delà de la pétrochimie.

Dans l'intervalle, le risque de tensions régionales croissantes, associé au ralentissement marqué de la demande de pétrole engendré par la guerre commerciale que se livrent les États-Unis et la Chine, demeure élevé et constitue un défi majeur pour l'économie mondiale.

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