Pourquoi il ne peut y avoir de soutenabilité sans progrès

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Pourquoi il ne peut y avoir de soutenabilité sans progrès

Jonathon Mulholland - Rédacteur basé au Royaume-Uni.

Jonathon Mulholland

Rédacteur basé au Royaume-Uni.

« Le verbe « soutenir » est un verbe d’une ambiguïté intéressante. Il peut signifier « aider » quelqu’un en lui apportant ce dont il a besoin. Mais il peut aussi signifier « maintenir » pour empêcher de tomber, de changer – un sens pratiquement opposé, car l’absence de changement est rarement ce dont les êtres humains ont besoin. » David Deutsch

L’impact négatif de notre économie WILD (Wasteful, Idle, Lopsided and Dirty), c’est-à-dire gaspilleuse, inefficace, inéquitable et sale, se manifeste partout. Il suffit de songer aux microplastiques, à la pollution de l’air, à la perte de la biodiversité et, bien sûr, au changement climatique. Heureusement, la plupart d’entre nous admettons que, pour résoudre ce problème, nous devons faire évoluer notre modèle actuel vers une économie CLIC™ (Circular, Lean, Inclusive and Clean), autrement dit circulaire, efficiente, inclusive et propre. En revanche, nous ne nous accordons pas sur la société qui devrait émerger, une fois la transition terminée.

Beaucoup pensent qu’il nous faut revenir en arrière ou qu’il faut en finir avec la poursuite de la croissance économique, qui est à l’origine de tous nos problèmes et qui ne peut être maintenue indéfiniment. D’autres au contraire estiment que la croissance économique nous permet justement de résoudre les problèmes et de créer une société prospère et forte.

Ce fossé reflète les deux sens du verbe « soutenir », soulignés dans la citation en exergue, tirée de l’ouvrage révolutionnaire du physicien David Deutsch The Beginning of Infinity1. Devons-nous empêcher indéfiniment les solutions qui constitueront initialement l’économie CLIC™ pour éviter l’émergence d’autres problèmes à l’avenir ? Ou le changement est-il la seule chose qui peut nous « soutenir » indéfiniment, en nous fournissant ce dont nous avons besoin.

…une société qui évite le changement – une société statique selon Deutsch est tôt ou tard vouée à l’échec

David Deutsch affirme – et c’est l’une de ses idées maîtresses – que la connaissance ne sera jamais totale et que, comme les problèmes résultent de nos lacunes de connaissance, nous serons toujours confrontés à des problèmes imprévus et imprévisibles. Inévitablement. Pour lui, le seul moyen de résoudre les problèmes, c’est de créer du savoir. En d’autres termes, une société qui évite le changement – une société statique selon Deutsch est tôt ou tard vouée à l’échec.

Prenons l’exemple de la société statique qui a existé pendant plusieurs siècles sur l’Ile de Pâques, avant qu’elle ne s’éteigne brusquement peu avant l’arrivée des premiers Européens en 1772. Comme l’explique Deutsch, les habitants de l’île avaient un style de vie traditionnel, qui impliquait notamment l’utilisation du bois issu des immenses forêts de l’île pour construire des abris, mais aussi des bateaux de pêche et des filets. En agissant de la sorte, les habitants ont finalement éradiqué la variété d’arbres la plus utile, ce qui a également provoqué une érosion du sol.

Comme société statique, les habitants de l’Ile de Pâques ne disposaient pas de la culture nécessaire pour créer le savoir qui leur aurait permis de résoudre leurs problèmes. Au contraire, ils ont recouru aux solutions qu’ils appliquaient depuis des siècles et sculpté davantage de maoi, leurs fameuses statues. Ils ont gaspillé leurs efforts pour créer des monuments ancestraux au lieu d’innover et de trouver des solutions à leurs problèmes. Et ils ont eu besoin de routes supplémentaires pour les transporter, des routes faites en bois.

La principale cause de l’extinction de la civilisation de l’Ile de Pâques n’est pas le manque de ressources matérielles ou la dégradation de l’environnement, mais leur propre culture, qui les a empêchés d’évoluer et de générer le savoir dont ils avaient besoin pour résoudre leurs problèmes avant que ceux-ci ne deviennent des catastrophes.

Au lieu d’éviter le changement, les sociétés dynamiques l’accompagnent par des approches qui encouragent la création de savoir, telles que méthodes scientifiques, débats publics, concurrence économique et investissement responsable

Deutsch distingue les sociétés statiques des sociétés dynamiques, comme la nôtre. Au lieu d’éviter le changement, les sociétés dynamiques l’accompagnent par des approches qui encouragent la création de savoir, telles que méthodes scientifiques, débats publics, concurrence économique et investissement responsable. Cette démarche permet aux sociétés dynamiques de résoudre leurs problèmes avant qu’ils ne deviennent des catastrophes, garantissant ainsi leur soutenabilité au sens le plus noble, c’est-à-dire leur capacité à fournir à la population ce dont elle a besoin, indéfiniment.

Cette démarche suppose toutefois l’adoption de solutions qui constituent ce que l’on appelle maintenant l’économie WILD. Mais il faut se rappeler que si nombre d’entre elles sont source de problèmes importants aujourd’hui, elles étaient hier les solutions à d’autres problèmes. Parmi ceux-ci, on peut citer la nécessité d’assurer la subsistance d’une population croissante (un problème en soi causé par d’autres solutions) sans monopoliser le travail humain. Ces solutions ont nécessité l’utilisation de combustibles fossiles pour produire de l’électricité et l’invention du plastique, qui a permis la production massive de produits innovants et abordables. Le plastique est également la solution trouvée pour maîtriser le problème causé par l’explosion de la demande de certains produits naturels, comme l’écaille de tortue et l’ivoire d’éléphant, qui allaient aboutir à l’extinction de ces espèces.

 

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Mais, évidemment, ces solutions n’étaient pas soutenables et ne pouvaient être maintenues indéfiniment, compte tenu des problèmes qu’elles allaient inévitablement soulever en raison de nos lacunes de connaissance. En effet, nous ignorions que brûler des combustibles fossiles provoquerait un changement climatique et que la durabilité du plastique aboutirait à une grave pollution. Nous ne savions pas comment produire de l’énergie à grande échelle sans combustibles fossiles et nous ignorons encore comment fabriquer bon nombre de produits nécessaires sans recourir au plastique et contaminer ainsi notre environnement.

Heureusement, toutefois, notre société n’est pas statique comme celle de l’Ile de Pâques. Elle n’est pas condamnée à appliquer ces solutions WILD jusqu’à ce que les problèmes causés deviennent des catastrophes irréversibles. Grâce aux chercheurs, aux entreprises et aux investisseurs, notre société dynamique est capable de créer le savoir dont nous avons besoin pour mettre en œuvre des solutions ouvrant la voie à une économie CLIC™. Ces solutions comprennent, notamment, de nouveaux modes de production, de recyclage et d’élimination des plastiques afin de réduire leur impact environnemental, ou encore le remplacement des combustibles fossiles par des alternatives à faible émission de carbone. Ces dernières diminueront aussi l’impact environnemental du verre et du papier, qui serait en soi moins dommageable que le plastique si sa production n’émettait pas autant de carbone. Un sac en papier doit être utilisé 43 fois pour avoir un impact environnemental plus faible qu’un sac en plastique, et la fabrication de bouteilles en verre émet 200 à 400% de carbone en plus que celles de bouteilles en plastique.2

Grâce aux chercheurs, aux entreprises et aux investisseurs, notre société dynamique est capable de créer le savoir dont nous avons besoin pour mettre en œuvre des solutions ouvrant la voie à une économie CLIC™

Parmi les idées fondamentales que Deutsch présente dans son remarquable livre, la plus décisive (à part la théorie de l’inévitabilité des problèmes) est peut-être que « tout ce qui n’est pas interdit par les lois de la nature est réalisable, pour peu qu’on dispose des connaissances requises » (Deutsch p. 56). Toutes les théories de David Deutsch nous enseignent que la seule chose qui soit soutenable à l’infini, c’est le progrès, l’emblème d’une société dynamique. Ainsi, alors qu’une économie CLIC™ statique ne peut nous soutenir indéfiniment, une économie CLIC™ dynamique le peut sans aucun doute. Cette dernière encourage et, idéalement, accélère la création de la connaissance nécessaire à l’élaboration de nouvelles solutions CLIC™ avant que les problèmes deviennent des catastrophes. En réalité, notre société n’a pas été assez dynamique. Si elle l’avait été, nous aurions résolu les problèmes de l’économie WILD bien avant qu’ils ne provoquent les dommages que l’on connaît.

…la seule chose qui soit soutenable à l’infini, c’est le progrès, l’emblème d’une société dynamique

Il y a peu de bons côtés à une pandémie. Mais l’un d’entre eux, qui s’est matérialisé dans son sillage, est le surcroît de dynamisme qu’il a induit dans notre société déjà dynamique, ce qui pourrait accélérer la transition vers une économie CLIC™. Même si le changement climatique et la pandémie sont des problèmes très différents, ils ont en commun un certain nombre de facteurs de risque, y compris la pollution de l’air et l’action humaine sur les habitats naturels. Par conséquent, ces problèmes apparemment dissemblables nécessitent les mêmes solutions.

 

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Mais, bien que la nécessité soit mère d’invention, certaines nécessités sont plus fécondes que d’autres. Alors que nous avons dû nous battre pour esquisser une réponse suffisamment dynamique au problème chronique du changement climatique, le problème aigu de la pandémie de COVID-19 s’est révélé bien plus persuasif. Du jour au lendemain pratiquement, nous avons vu des sociétés entières changer leur mode de vie et de travail. Cette transition est la concrétisation accélérée de nombreuses tendances existantes et des solutions qui les permettent, comme le télétravail et la réduction de la mobilité, entraînant une chute drastique (même temporaire) des émissions de gaz à effet de serre par rapport à l’année dernière3. Alors que nous continuons à déployer des efforts pour contrôler la pandémie, la « nouvelle normalité » devrait nous voir conserver quelques-unes des solutions adoptées. Et avec les mesures de relance ciblant des moyens pour « reconstruire en mieux », 2020 sera peut-être une année charnière dans la transition vers une économie CLIC™.

Nous devons nous adapter aujourd’hui, et nous devrons continuer à le faire demain

Reste à savoir si nous allons conserver ce nouveau dynamisme pour accélérer le progrès conduisant à une économie CLIC™ et au-delà. Nous devons nous adapter aujourd’hui, et nous devrons continuer à le faire demain. Pour ce faire, nous aurons besoin d’une communauté bouillonnante d’entreprises et de chercheurs, soutenue à son tour par des investisseurs responsables. Au lieu de diaboliser le progrès, prônons-le comme la seule voie possible vers la soutenabilité.

1Deutsch, D. (2014) The Beginning of Infinity, London, Allen Lane.
Shellenberger, M. (2020) Apoclypse Never, London, HarperCollins.
3 Le Quéré, C., Jackson, R.B., Jones, M.W. et al. (2020) ‘Temporary reduction in daily global CO2 emissions during the COVID-19 forced confinement’, Nature Climate Change, 10, 647–653. Disponible ici.

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